collection

— A6

5 € / 6.5 CHF

13 novembre 2012

160 p. / 10x15 cm

ISBN 978-2-940426-25-6

ISSN 1664-2309

La Guerre civile en France

Karl Marx

suivi des Matériaux sur l’État

Quand le pro­lé­ta­riat met à l’ordre du jour la dis­so­lu­tion de l’ordre mon­dial en place jusqu’à pré­sent, il n’énonce rien d’autre que le secret de sa propre exis­tence immé­diate, car il est la dis­so­lu­tion de fait de cet ordre mon­dial. Quand le pro­lé­ta­riat exige la néga­tion de la pro­priété privée, il ne fait qu’élever en prin­cipe de la société ce que la société a élevé en prin­cipe pour lui, ce qui est déjà et malgré lui incarné en lui : le résul­tat néga­tif de cette société. — K. Marx

« Ce n’est pas Le Capital qui rendit Marx célè­bre de son vivant, mais bien la Commune de Paris, qui n’était pas son œuvre », affir­mait Maximilien Rubel, afin de repla­cer l’influence du pen­seur com­mu­niste dans son contexte his­to­ri­que. On pour­rait ajou­ter que La Guerre civile en France contri­bua à son tour à l’édification de la Commune au rang de mythe du pro­lé­ta­riat. L’influence de ce puis­sant pané­gy­ri­que, écrit dans les der­niers jours de l’insur­rec­tion pari­sienne, n’a cessé de gal­va­ni­ser l’élan révo­lu­tion­naire de géné­ra­tions entiè­res durant le siècle passé, tandis que les gar­diens de l’ortho­doxie cher­chaient à édulcorer sa tona­lité la plus radi­cale.

Figure incontour­na­ble du mou­ve­ment ouvrier, Karl Marx (1818-1883) fut un jour­na­liste et théo­ri­cien révo­lu­tion­naire alle­mand du XIXe siècle. Ses écrits por­tent sur de nom­breux domai­nes tels que la phi­lo­so­phie, l’économie, l’his­toire et bien d’autres. Il s’enga­gea aussi poli­ti­que­ment, d’abord dans la Ligue des Communistes puis dans l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs.

Postface

« Ce n’est pas Le Capital qui rendit Marx célè­bre de son vivant, mais bien la Commune de Paris, qui n’était pas son œuvre1 », affir­mait Maximilien Rubel, afin de repla­cer l’influence du pen­seur com­mu­niste dans son contexte his­to­ri­que. On pour­rait ajou­ter que La Guerre civile en France contri­bua à son tour à l’édification de la Commune au rang de mythe du pro­lé­ta­riat. L’influence de ce puis­sant pané­gy­ri­que, écrit dans les der­niers jours de l’insur­rec­tion pari­sienne, n’a cessé de gal­va­ni­ser l’élan révo­lu­tion­naire de géné­ra­tions entiè­res durant le siècle passé, tandis que les gar­diens de l’ortho­doxie cher­chaient à édulcorer sa tona­lité la plus radi­cale. Tout comme L’Internationale, le poème d’Eugène Pottier – écrit dans le mois qui suivit la Semaine san­glante –, La Guerre civile en France réus­sit à trans­cen­der l’atroce défaite en sym­bole d’espoir.

L’homme le plus calomnié de Londres

Il fal­lait d’abord et sur­tout défen­dre l’hon­neur de la Commune contre le flot de calom­nies et d’ordu­res que répan­daient sur elle la presse bour­geoise et les gou­ver­ne­ments des gran­des puis­san­ces euro­péen­nes. Ces calom­nies avaient éclaboussé Marx lui-même, que l’on pré­sen­tait désor­mais comme le « grand chef de l’Internationale », l’ins­ti­ga­teur de l’insur­rec­tion depuis Londres, mais aussi comme « l’ex-secré­taire privé du comte de Bismarck » sans doute encore en rela­tion avec son ancien patron. Dès les débuts de la guerre franco-prus­sienne, la rumeur d’un Marx pan­ger­ma­niste avait cir­culé dans les milieux révo­lu­tion­nai­res hos­ti­les à Marx. Félix Pyat, l’oppo­sant his­to­ri­que à l’Empire, aurait même pré­tendu que Marx avait été payé 250 000 ­francs par Bismarck. « Si l’on consi­dère, d’une part, l’idée que l’on se fait en France d’une telle somme et, d’autre part, la radi­ne­rie prus­sienne, c’est pour le moins une esti­ma­tion de qua­lité ! » avait iro­nisé Marx dans une lettre à Engels du 3 août 1870.

Au début des hos­ti­li­tés, dans un élan de haut stra­tège, Marx n’avait-il pas effec­ti­ve­ment tonné contre le chau­vi­nisme fran­çais et sou­haité la défaite de la France, consi­dé­rée comme l’agres­seur ? « Les Français ont besoin d’être rossés, écrivait-il. Si les Prussiens sont vic­to­rieux, la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir de l’État sera utile à la cen­tra­li­sa­tion de la classe ouvrière alle­mande. La pré­pon­dé­rance alle­mande, en outre, trans­por­tera le centre de gra­vité du mou­ve­ment ouvrier euro­péen de France en Allemagne ; et il suffit de com­pa­rer le mou­ve­ment dans les deux pays, depuis 1866 jusqu’à pré­sent, pour voir que la classe ouvrière alle­mande est supé­rieure à la fran­çaise tant au point de vue de la théo­rie qu’à celui de l’orga­ni­sa­tion. La pré­pon­dé­rance, sur le théâ­tre du monde, du pro­lé­ta­riat alle­mand sur le pro­lé­ta­riat fran­çais serait en même temps la pré­pon­dé­rance de notre théo­rie sur celle de Proudhon2. » À la riva­lité entre socia­lisme fran­çais et socia­lisme alle­mand s’ajou­tait l’impa­tience de voir s’écrouler le Second Empire. Cela fait-il pour autant de Marx un agent de l’impé­ria­lisme prus­sien dans ce conflit pure­ment dynas­ti­que ? Certainement pas. Avant même que l’Empire s’effon­dre à Sedan et que se pré­ci­sent les pro­jets d’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne, Marx n’hési­tait pas à rap­pe­ler les prin­ci­pes de soli­da­rité inter­na­tio­nale au pro­lé­ta­riat alle­mand, lui-même pris de convul­sions bel­li­queu­ses. Marx sou­tint les efforts de défense natio­nale fran­çaise contre le mili­ta­risme prus­sien. Ainsi début avril 1871, son ami Engels, féru de stra­té­gie mili­taire, établissait un mémo­ran­dum sur la défense de Paris à la demande du gendre de Marx, Paul Lafargue. À la mort d’Engels, August Bebel et Eduard Bernstein, lea­ders de la social-démo­cra­tie alle­mande et ses léga­tai­res poli­ti­ques, détrui­si­rent le docu­ment pour ne pas four­nir de preuve aux forces réac­tion­nai­res de sa déloyauté vis-à-vis de l’Allemagne.

Marx prô­nait néan­moins la pru­dence et s’il esti­mait en sep­tem­bre 1871 que ce serait une folie déses­pé­rée que de se jeter dans une aven­ture révo­lu­tion­naire avant la signa­ture de l’armis­tice, il se féli­ci­tait en décem­bre que « [la guerre ait] exercé le pro­lé­ta­riat fran­çais au manie­ment des armes », ce qui était « la meilleure garan­tie pour l’avenir3 ». Selon lui, le mou­ve­ment ouvrier devait d’abord se réor­ga­ni­ser et la résis­tance patrio­ti­que puiser de nou­vel­les forces afin de donner « enfin à la guerre un carac­tère vrai­ment révo­lu­tion­naire ». Les deux let­tres adres­sées à Kugelmann au mois d’avril 1871 attes­tent de cette exal­ta­tion inquiète et annon­cent la puis­sance de vue et de style de La Guerre civile :

« Si tu relis le der­nier cha­pi­tre de mon 18 Brumaire, écrit-il le 12 a­vril, tu verras que j’y pré­vois que le pro­chain assaut révo­lu­tion­naire en France devra s’atta­cher non plus à faire passer la machine bureau­cra­tico-mili­taire en d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais à la détruire, et que c’est là la condi­tion préa­la­ble de toute révo­lu­tion véri­ta­ble­ment popu­laire sur le conti­nent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroï­ques cama­ra­des de Paris. De quelle sou­plesse, de quelle ini­tia­tive his­to­ri­que, de quel­les capa­ci­tés de sacri­fice ont fait preuve ces Parisiens ! Après six mois de famine et de des­truc­tions dues à la tra­hi­son inté­rieure plus encore qu’à l’ennemi exté­rieur, ils se sou­lè­vent, sous le règne de la baïon­nette prus­sienne, comme s’il n’y avait jamais eu de guerre entre la France et l’Allemagne, comme si l’ennemi n’était pas tou­jours aux portes de Paris ! L’his­toire n’a pas connu à ce jour d’exem­ple aussi grand !

S’ils suc­com­bent, la faute en sera uni­que­ment à leur « magna­ni­mité ». Il eût fallu mar­cher aus­si­tôt sur Versailles, après que Vinoy d’abord, les éléments réac­tion­nai­res de la Garde natio­nale pari­sienne ensuite, eurent eux-mêmes laissé le champ libre. On laissa passer le moment pro­pice par scru­pule de cons­cien­ce : on ne vou­lait pas déclen­cher la guerre civile, comme si le méchant avor­ton de Thiers ne l’avait pas déjà déclen­chée lorsqu’il tenta de désar­mer Paris ! Deuxième faute : le Comité cen­tral aban­donna trop tôt le pou­voir en cédant la place à la Commune. Encore par un exces­sif scru­pule d’« hon­neur » !

Quoi qu’il en soit, même si elle est en train de suc­com­ber devant les loups, les porcs et les chiens de la vieille société, l’actuelle insur­rec­tion de Paris est le plus glo­rieux exploit de notre parti depuis l’insur­rec­tion pari­sienne de juin 1848. Que l’on com­pare ceux qui, à Paris, sont montés à l’assaut du ciel avec ceux qui sont les escla­ves du céleste Saint-Empire romain de la Germanie prus­sienne, avec ses mas­ca­ra­des pos­thu­mes et ses relents de caserne et d’église, de féo­da­lité et sur­tout de phi­lis­ti­nisme4. »

Puis le 17 a­vril, il conclut son cour­rier par ces paro­les clair­voyan­tes :

« Grâce à la lutte des Parisiens, la bataille de la classe ouvrière contre la classe et l’État capi­ta­lis­tes est entrée dans une phase nou­velle. Quelle qu’en soit l’issue, c’est la conquête d’un nou­veau point de départ d’une impor­tance his­to­ri­que uni­ver­selle. »

Marx déplo­rait l’excès de modé­ra­tion du Comité cen­tral de la Garde natio­nale, qui aurait dû atta­quer Versailles avant que Thiers ne recons­ti­tue son armée, c’est-à-dire avant même les élections du 26 ­mars, qui consa­crè­rent la pro­cla­ma­tion de la Commune. L’urgence de la vic­toire mili­taire pri­mait sur la légi­ti­mité démo­cra­ti­que. Autre cas de léga­lisme timoré des com­mu­nards, ceux-ci auraient dû, selon Marx, se saisir de la Banque de France, afin de mettre fin aux « fan­fa­ron­na­des des Versaillais ».

Dans une lettre au pro­fes­seur Edward Spencer Beesly, Marx rap­pe­lait aussi le détail des liai­sons qu’il put établir et des conseils – restés sans effet – qu’il pût pro­di­guer aux com­mu­nards Auguste Serraillier, Léo Frankel ou Eugène Varlin :

« Un mar­chand alle­mand qui voyage toute l’année pour affai­res entre Paris et Londres, a assuré la liai­son entre la Commune et moi. Tout était réglé ora­le­ment, sauf pour deux affai­res.

Par cet inter­mé­diaire, j’ai envoyé pre­miè­re­ment aux mem­bres de la Commune une lettre de réponse à la ques­tion qu’ils me posaient sur la pos­si­bi­lité de négo­cier cer­tai­nes valeurs à la Bourse de Londres.

Deuxièmement, le 11 mai, dix jours avant la catas­tro­phe, j’ai envoyé par le même canal tous les détails de l’accord secret entre Bismarck et Favre à Francfort. L’infor­ma­tion m’avait été trans­mise par un col­la­bo­ra­teur direct de Bismarck qui appar­tint jadis à une société secrète5 que je diri­geais.

Si la Commune avait écouté mes aver­tis­se­ments ! Je conseillais à ses mem­bres de for­ti­fier le côté nord des hau­teurs de Montmartre, le côté prus­sien, et ils avaient encore le temps de le faire ; je leur disais d’avance qu’autre­ment ils tom­be­raient dans une sou­ri­cière ; je leur dénon­çais Pyat, Grousset et Vésinier, je leur deman­dais d’envoyer immé­dia­te­ment à Londres tous les papiers qui com­pro­met­taient les mem­bres de la Défense natio­nale, pour pou­voir, grâce à eux, tenir dans une cer­taine mesure en échec la sau­va­ge­rie des enne­mis de la Commune, ce qui eût fait par­tiel­le­ment échouer le plan des Versaillais6. »

L’appui de Marx à la Commune n’excluait pas de sévè­res juge­ments à l’encontre d’une partie de ses mem­bres, notam­ment ceux de la French Branch, qu’il
avait vague­ment côtoyés dans les années pré­cé­den­tes, du temps de leur pros­crip­tion à Londres. Ainsi, Félix Pyat était consi­déré comme un « dan­ge­reux poseur révo­lu­tion­naire » et Pierre Vénisier, autre agi­ta­teur bien connu, comme un « indi­vidu dénué de tout scru­pule ». L’aven­tu­rier Gustave Cluseret, qui se pré­va­lait du grade de géné­ral, était taxé de « fumeux » et d’« âne », La Cécilia de « sot », Jules Bergeret, un des chefs mili­tai­res incom­pé­tents de la Commune, d’« ambi­tieux » et de « mal­hon­nête », Eugène Vermesch, du Père Duchesne, de « canaille », etc. Ce sont d’ailleurs ces éléments révo­lu­tion­nai­res para­si­tes que Marx vili­pen­dait dans La Guerre civile en les dési­gnant comme de « sim­ples braillards qui, à force de répé­ter depuis des années le même cha­pe­let de décla­ra­tions sté­réo­ty­pées contre le gou­ver­ne­ment du jour, se sont fait passer pour des révo­lu­tion­nai­res de la plus belle eau » et finis­saient par gêner « l’action réelle de la classe ouvrière ». On reconnaît là l’ani­mo­sité cons­tante de Marx à l’égard de cer­tains types de ges­ti­cu­la­teurs fran­çais, « révo­lu­tion­nai­res de la phrase » d’un côté et « ânes de proud­ho­niens » de l’autre. À propos de l’influence proud­ho­nienne durant la Commune, elle se fit res­sen­tir par la tona­lité net­te­ment fédé­ra­liste de la Déclaration au peuple fran­çais, rédi­gée par le jour­na­liste Pierre Denis, qui servit de pro­gramme à la Commune. À l’opposé, les dis­ci­ples his­to­ri­ques de Proudhon, tels Henri-Louis Tolain, Ernest Fribourg, Amédée-Jérôme Langlois ou Gustave Chaudey (exé­cuté som­mai­re­ment sur ordre de Raoul Rigault), se retrou­vè­rent dans le camp de l’ordre.

Depuis Londres, la soli­da­rité avec la Commune fut dif­fi­cile et labo­rieuse. Contrairement à ce que l’ensem­ble de l’his­to­rio­gra­phie marxiste et son pen­dant anti­marxiste ont long­temps fait croire, Marx n’était pas le diri­geant de l’Internationale et ne dis­po­sait pas de la main­mise sur le Conseil géné­ral – on peut esti­mer qu’il l’eut plus cer­tai­ne­ment à la suite de la confé­rence de Londres en sep­tem­bre 1871. Les diver­gen­ces au sein du Conseil géné­ral pou­vaient être âpres avec les lea­ders oppor­tu­nis­tes des trade unions, qui s’oppo­saient à une prise de posi­tion trop empres­sée. Le 28 ­mars, le Conseil géné­ral de l’AIT adopta une timide réso­lu­tion de sym­pa­thie vis-à-vis de la Commune. Dans le jour­nal Beehive, le posi­ti­viste Beesly fut parmi les pre­miers à pro­non­cer une défense de la Commune de Paris ; bien qu’opposé au col­lec­ti­visme et hos­tile à la vio­lence, cela n’alté­rait pas en lui l’admi­ra­tion pour la défense de la cause des tra­vailleurs qui s’incar­nait dans la Commune. Dans une lettre à Frankel et Varlin, Marx disait avoir
envoyé des cen­tai­nes de let­tres « à tous les coins de la terre où nous avons des rela­tions » pour infor­mer de la situa­tion pari­sienne. Le 4 a­vril, le Conseil géné­ral décida d’écrire une pro­cla­ma­tion en sou­tien au peuple insurgé de Paris, dont on confia la rédac­tion à Marx. Puis, pen­dant plus d’un mois, en dehors de la par­ti­ci­pa­tion à un mee­ting de sou­tien avec la bran­che fran­çaise de Londres le 16 a­vril, l’Internationale demeura étrangement muette jusqu’au 30 mai. Pourquoi un tel ater­moie­ment de la part de l’AIT dans un contexte si tra­gi­que­ment pres­sant ? Marx, malade, sus­pendu à l’attente d’un dénoue­ment, récol­tant les moin­dres détails dans la presse, man­quant par­fois d’infor­ma­tions fia­bles, atten­dit l’issue fatale de la Commune pour en subli­mer la portée his­to­ri­que. Deux jours après la fin de la Semaine san­glante était enfin publiée la fameuse Adresse du Conseil géné­ral de l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, plus connue sous le nom de La Guerre civile en France.

La ful­gu­rance – on peut parler de vio­lence, qui semble d’ailleurs avoir été tem­pé­rée au regard des brouillons ori­gi­naux – du texte de Marx, sa défense intel­lec­tuelle et guer­rière de l’œuvre de la Commune, qui trouve sa jus­ti­fi­ca­tion par et pour elle-même, le retour­ne­ment d’accu­sa­tion au sujet de l’exé­cu­tion des otages (« Le vrai assas­sin de Darboy est Thiers7 »), l’évocation, enfin, du carac­tère révo­lu­tion­naire de la Commune, qui permit à la classe ouvrière non seu­le­ment de saisir le pou­voir mais aussi de détruire la machine d’État et de relé­guer au pas­sage la reli­gion dans la sphère privée… tout cela et plus conféra au texte une dimen­sion pro­pre­ment scan­da­leuse aux yeux de l’ordre exis­tant.

La Guerre civile en France por­tait à tout égard l’empreinte exclu­sive de Marx, mais ne put être reven­di­quée comme telle, car ce texte enga­geait d’abord la res­pon­sa­bi­lité poli­ti­que col­lec­tive du Conseil géné­ral de l’Internationale8. À sa lec­ture, l’Adresse fut approu­vée et signée una­ni­me­ment, y com­pris par les lea­ders des syn­di­cats anglais George Odger, Benjamin Lucraft et Frederic Lessner. Pourtant, face au tollé pro­vo­qué par le texte à tra­vers la presse, Odger et Lucraft se rétrac­tè­rent puis se dis­so­ciè­rent de l’Internationale entraî­nant avec eux la majeure partie des trade unions. Par souci de car­rié­risme poli­ti­que, ils ne pou­vaient se com­pro­met­tre avec ceux qui étaient bro­car­dés par­tout comme d’abo­mi­na­bles cri­mi­nels et incen­diai­res. L’infor­ma­tion selon laquelle Marx était l’unique rédac­teur du texte fuita et il en reven­di­qua rapi­de­ment la pater­nité dans un cour­rier adressé au Daily News le 26 ­juin. La nou­velle fit les déli­ces de la pro­pa­gande ver­saillai­se : c’était bien la preuve que l’ins­ti­ga­teur de la Commune était alle­mand ! Le scan­dale agis­sant comme la plus puis­sante des publi­ci­tés, La Guerre civile fut réé­di­tée trois fois en deux mois et dif­fu­sée dans la presse mon­diale, hos­tile ou amie, en plu­sieurs lan­gues. « L’Adresse fait un bruit du diable, écrivait Marx en se délec­tant de sa célé­brité tar­dive, et j’ai l’hon­neur d’être, en ce moment, l’homme le plus calom­nié et le plus menacé de Londres. Cela fait vrai­ment du bien, après vingt ans d’une ennuyeuse idylle9. » Dans le jour­nal conser­va­teur bri­tan­ni­que Pall Mall Gazette du 20 ­juillet, on pou­vait lire : « Marx, d’ori­gine israé­lite, a pour res­pon­sa­bi­lité d’avoir fait émerger l’utopie dans la réa­lité en se met­tant à la tête d’une vaste cons­pi­ra­tion dans le but d’établir une poli­ti­que com­mu­niste. » De quoi pren­dre ses rêves pour la réa­lité !

Marx et les communards

Bientôt, des cen­tai­nes de réfu­giés affluaient dans les pays qui pou­vaient leur offrir l’asile. Ils purent attein­dre le nombre de 3 000 en Belgique, un petit mil­lier en Suisse et jusqu’à 3 500 en Grande-Bretagne. Le gou­ver­ne­ment bri­tan­ni­que décida de ne pas appli­quer la cir­cu­laire Favre qui récla­mait qu’on livra les fugi­tifs. Toutefois le sou­tien resta faible. Les trade unions, qui se concen­traient sur la reven­di­ca­tion de la jour­née de 9 heu­res, tour­nè­rent le dos aux com­mu­nards. En juillet, ils envoyaient la somme consé­quente de 600 £ aux gré­vis­tes des fabri­ques de tabac d’Anvers mais n’offri­rent aucune aide concrète aux réfu­giés.

De son côté, Marx fit inté­grer un cer­tain nombre de com­mu­nards au sein du Conseil géné­ral : des blan­quis­tes comme Édouard Vaillant, ex-délé­gué à l’ins­truc­tion sous la Commune, Ernest Granger, Édouard Marguerittes et Constant Martin ; son futur gendre Charles Longuet ; le bakou­ni­niste André Bastelica, briè­ve­ment ; Jules Johannard, ex-délé­gué à la Commission de la guerre ; Wroblewski, com­man­dant héroï­que de la Butte-aux-Cailles ; Léo Frankel, ex-délé­gué à la Commission du tra­vail, et Albert Theisz, ex-délé­gué à la direc­tion des Postes. Certains, comme Vaillant, Frankel et Theisz, tis­sè­rent des liens d’amitié avec Marx et s’inté­res­sè­rent de près à ses tra­vaux. Lissagaray fré­quenta un temps le domi­cile de Marx et entama une rela­tion sen­ti­men­tale avec sa fille cadette de 17 ans, Eleanor, mais il fut vite écarté par l’entou­rage, qui voyait d’un mau­vais œil cette liai­son en raison de leur dif­fé­rence d’âge.

Outre ces rap­ports per­son­nels, l’alliance avec ces com­mu­nards avait aussi un but tac­ti­que dans les conflits qui ani­maient l’AIT10 : « Pour Marx, rap­pelle l’his­to­rien Maurice Dommanget, l’adjonc­tion dans le Conseil géné­ral des réfu­giés de la Commune en géné­ral et des blan­quis­tes en par­ti­cu­lier répon­dait à une néces­sité. On ne sau­rait trop le répé­ter : il en avait besoin pour faire contre­poids à la frac­tion bakou­ni­niste, dont l’influence gran­dis­sait. Mais, en intro­dui­sant des mili­tants blan­quis­tes dans le Conseil géné­ral de l’Internationale, c’est un peu comme si Marx avait intro­duit des loups dans la ber­ge­rie. Il n’est pas dou­teux […] que les blan­quis­tes avaient l’arrière-pensée de par­ve­nir à l’hégé­mo­nie dans le grou­pe­ment uni­ver­sel du pro­lé­ta­riat11. » Le pro­duit concret de cette alliance fut l’adop­tion de la réso­lu­tion IX lors de la confé­rence de Londres en vue de l’inté­grer aux sta­tuts de l’AIT. Celle-ci, ins­pi­rée par Vaillant, puis rédi­gée par Marx, sti­pu­lait :

« que contre ce pou­voir col­lec­tif des clas­ses pos­sé­dan­tes le pro­lé­ta­riat ne peut agir comme classe qu’en se cons­ti­tuant lui-même en parti poli­ti­que dis­tinct, opposé à tous les anciens partis formés par les clas­ses pos­sé­dan­tes ;

que cette cons­ti­tu­tion du pro­lé­ta­riat en parti poli­ti­que est indis­pen­sa­ble pour assu­rer le triom­phe de la révo­lu­tion sociale et de son but suprê­me : l’abo­li­tion des clas­ses ».

Cette réso­lu­tion cons­ti­tua une pomme de dis­corde au sein de l’Internationale. Les anti-auto­ri­tai­res y dénon­cè­rent une ten­ta­tive de trans­for­ma­tion de l’AIT en une orga­ni­sa­tion cen­tra­li­sée. Il y avait également là un danger d’orien­ter le mou­ve­ment ouvrier vers une ligne poli­ti­que uni­forme et, en lui fai­sant pren­dre la voie par­le­men­taire voire gou­ver­ne­men­tale, de le mettre inci­dem­ment sous la tutelle d’une élite des meneurs socia­lis­tes poli­ti­ciens, en lieu et place du déve­lop­pe­ment des luttes socia­les, seules garan­ties de son auto­no­mie.

Ces pro­fon­des fis­su­res dans l’édifice fra­gile de l’Internationale condui­si­rent à sa dis­lo­ca­tion au congrès de La Haye, en 1872. Les blan­quis­tes, qui s’étaient sentis ins­tru­men­ta­li­sés par Marx et qui n’avaient pu à leur tour l’uti­li­ser, lui tour­nè­rent le dos.

Dans les pre­miers mois qui sui­vi­rent la Commune, Marx et ses pro­ches avaient apporté une aide maté­rielle sans rete­nue aux pros­crits. Marx et Engels avaient écrit de mul­ti­ples let­tres à divers jour­naux pour répon­dre aux insul­tes qui y étaient pro­fé­rées. Un cour­rier de la fille aînée de Marx, Jenny, témoi­gne de cette acti­vité fébri­le :

« Les calom­nies écœurantes de la presse vénale éhontée ont insuf­flé aux Anglais tant de pré­ju­gés contre les com­mu­nards qu’ils sont consi­dé­rés en géné­ral avec un dégoût non dis­si­mulé. Les entre­pre­neurs ne veu­lent rien avoir affaire avec nous. Les hommes qui ont réussi à décro­cher un emploi sous un nom d’emprunt sont congé­diés sitôt que l’on s’aper­çoit de leur iden­tité.

[…] Voilà depuis plus de six mois que l’Internationale sou­tient la grande masse des bannis, autre­ment dit les tient tout juste en vie. Mais, à pré­sent, nos res­sour­ces sont épuisées.

[…] Vous pouvez vous ima­gi­ner com­bien ces dif­fi­cultés et ces soucis tor­tu­rent notre pauvre « Maure »12. Il ne doit pas seu­le­ment lutter contre tous les gou­ver­ne­ments des clas­ses domi­nan­tes, mais il doit par-dessus le marché tenir tête à l’assaut de pro­prié­tai­res du type « gros, gras et jovial », qui l’atta­quent parce que l’un ou l’autre des com­mu­nards n’a pas payé son loyer13. » Mais bien­tôt, à mesure que les moyens de soli­da­rité s’ame­nui­sè­rent, les liens de Marx avec les com­mu­nards se dété­rio­rè­rent. Marx avait vite été exas­péré par l’ingra­ti­tude d’une partie des Français exilés qui accu­saient le Conseil géné­ral de ten­dan­ces pan­ger­ma­nis­tes : « L’objet de leurs atta­ques, ce ne sont pas les gou­ver­ne­ments ligués contre nous ni les clas­ses diri­gean­tes d’Europe, c’est le Conseil géné­ral de Londres et plus spé­cia­le­ment ma modeste per­sonne. Et voilà ma récom­pense pour avoir perdu pres­que cinq mois à tra­vailler pour les réfu­giés, et pour avoir sauvé leur hon­neur, par la publi­ca­tion de La Guerre civile en France14 », écrivait-il à Sorge, non sans outre­cui­dance.

En juin 1872, des com­mu­nards fraî­che­ment débar­qués à Londres livraient pour leur part un des­crip­tif amer :

« Après le grand désas­tre, nous arri­vions à Londres meur­tris, mais pleins d’espoirs. Nous espé­rions y trou­ver des amis, comme nous en avions trouvé en Belgique.

Notre espoir fut de courte durée. Notre récep­tion à Holborn15 fut mau­vaise. Le mot de « men­diant » fut même pro­noncé par K. Marx et vive­ment relevé par l’un de nous, Rouiller. Les vain­cus venaient deman­der des secours. L’aumône fut maigre d’abord, pres­que nulle ensuite. On avait promis du tra­vail, on en offrit, mais déri­soire et impos­si­ble. Puis, on ne s’en occupa même plus, pré­tex­tant que le Grand Conseil n’était pas un bureau de pla­ce­ment16. »

Dans une cor­res­pon­dance, Engels don­nait confir­ma­tion des rap­ports délé­tè­res avec les com­mu­nards : « L’émigration fran­çaise est tout à fait divi­sée ; ils se sont brouillés entre eux, et avec tout le monde du reste, pour des motifs pure­ment per­son­nels, affai­res d’argent pres­que tou­jours, et nous nous sommes débar­ras­sés d’eux. Ces gens vou­draient tous vivre sans tra­vailler réel­le­ment, ont la tête pleine de pré­ten­dues inven­tions qui doi­vent pro­duire des mil­lions. […] La vie de bohème menée durant la guerre, la Commune et l’exil ont cruel­le­ment démo­ra­lisé ces gens17. »

Limites de la critique de l’État

Fort heu­reu­se­ment, la grande his­toire ne retint que l’hom­mage à l’héroïsme des com­mu­nards et la vision pro­phé­ti­que d’une nou­velle phase dans la lutte des clas­ses, non telle mes­qui­ne­rie ou telle bas­sesse. La Guerre civile en France demeura un objet à la fois magni­fié et déran­geant dans l’œuvre de Marx, en raison de sa cri­ti­que affir­mée de l’État18.

Marx entre­vit dans la Commune de Paris – quitte à en ampli­fier les « ten­dan­ces incons­cien­tes » socia­lis­tes et à en gommer les divi­sions et les erreurs qui ont rythmé la séquence – « la forme enfin trou­vée » d’une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, celle d’un gou­ver­ne­ment de pro­duc­teurs qui tour­ne­rait le dos aux ancien­nes formes de pou­voir poli­ti­que. « La classe ouvrière ne peut pas se conten­ter de pren­dre comme telle la machine de l’État et de la faire fonc­tion­ner pour son compte » ; elle doit briser « la machine mili­taro-bureau­cra­ti­que ». La Commune « fut une révo­lu­tion contre l’État lui-même, cet avor­ton sur­na­tu­rel de la société ; ce fut la reprise par le peuple et pour le peuple de sa propre vie sociale. Ce ne fut pas une révo­lu­tion faite pour trans­fé­rer ce pou­voir d’une frac­tion des clas­ses domi­nan­tes à une autre, mais une révo­lu­tion pour briser cet hor­ri­ble appa­reil même de la domi­na­tion de classe », avait écrit Marx dans ses textes pré­pa­ra­toi­res.

Marx rom­pait ici avec les concep­tions jaco­bi­nes de dic­ta­ture cen­tra­li­sée héri­tées de 1793 et les sché­mas blan­quis­tes de coup d’État d’une mino­rité agis­sante coupée des masses. Il sou­li­gnait les mesu­res anti­bu­reau­cra­ti­ques de la Commune, comme celles ins­ti­tuant des man­dats impé­ra­tifs ou l’élection et la révo­ca­bi­lité des res­pon­sa­bles publics. Il s’agis­sait bien de « trans­for­mer l’État, orga­nisme qui est mis au-dessus de la société, en un orga­nisme entiè­re­ment subor­donné à elle », comme Marx l’écrivit dans sa Critique du pro­gramme de Gotha, et non d’étatiser la société, comme le firent ses épigones bol­che­vi­ques.

D’ailleurs, son rival Bakounine, qui remar­quait lui-même que la Commune avait agi comme une « auda­cieuse néga­tion de l’État », notait mali­cieu­se­ment cette inflexion antié­ta­ti­que chez Marx, qu’il croyait irré­mé­dia­ble­ment atta­ché à une forme rigide de « com­mu­nisme d’État » : « L’effet de l’insur­rec­tion com­mu­na­liste fut si for­mi­da­ble par­tout que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été ren­ver­sées par cette insur­rec­tion, se virent obli­gés de tirer devant elle leur cha­peau. Ils firent plus : à l’encontre de la plus simple logi­que, et de leurs sen­ti­ments véri­ta­bles, ils pro­cla­mè­rent que son pro­gramme et son but étaient les leurs. Ce fut un tra­ves­tis­se­ment vrai­ment bouf­fon, mais forcé19. » Cette cri­ti­que de l’État dans La Guerre civile œuvra-t-elle pour autant comme un corps étranger dans la pensée de Marx ? C’est aussi ce que vou­lu­rent croire les sociaux-démo­cra­tes au sein de la IIe Internationale, qui s’empres­sè­rent d’enfouir la théo­rie du dépé­ris­se­ment de l’État et s’ins­tal­lè­rent dans le par­le­men­ta­risme comme dans la forme poli­ti­que la plus ache­vée.

Marx s’est tou­jours gardé de détailler le pro­gramme de la société com­mu­niste du futur, ou celui de la période de tran­si­tion dite de « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat », à laquelle il ne fit allu­sion qu’à de fuga­ces repri­ses. Le terme était d’ailleurs absent de son texte sur la Commune – sans doute pour ne pas pro­vo­quer l’effroi parmi les ten­dan­ces les plus modé­rées de l’Internationale. La men­tion la plus expli­cite en fut donnée en 1875 dans la Critique du pro­gramme de Gotha : « Entre la société capi­ta­liste et la société com­mu­niste se situe la période de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire de l’une en l’autre. À cette période cor­res­pond également une phase de tran­si­tion poli­ti­que, où l’État ne sau­rait être autre chose que la dic­ta­ture révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat ». Le Manifeste du parti com­mu­niste de 1847 don­nait quel­ques éléments concrets sur la nature de cette période de tran­si­tion en établissant dix mesu­res à pren­dre après « la conquête de la démo­cra­tie » par « le pro­lé­ta­riat orga­nisé en classe domi­nante » (mais seu­le­ment pour « les pays les plus avan­cés », pré­ci­sait-il). Ces mesu­res met­taient l’accent sur une forte cen­tra­li­sa­tion et coer­ci­tion économique mais n’indi­quaient par ailleurs aucune forme de res­tric­tion démo­cra­ti­que. Marx refu­sait d’hypo­thé­quer idéo­lo­gi­que­ment l’avenir, cons­cient que la lutte des clas­ses était le mou­ve­ment véri­ta­ble­ment déter­mi­nant de tout bou­le­ver­se­ment social.

D’une Commune l’autre

Anton Pannekoek, qui devint plus tard le théo­ri­cien des conseils ouvriers, fut parmi les pre­miers marxis­tes à s’oppo­ser à l’ortho­doxie en vigueur dans la IIe Internationale et à exhu­mer la thèse marxienne du dépé­ris­se­ment de l’État. Il écrivait en 1912 dans la Neue Zeit :

« Le combat du pro­lé­ta­riat n’est pas sim­ple­ment un combat contre la bour­geoi­sie, pour le pou­voir d’État en tant qu’objet, c’est aussi un combat contre le pou­voir d’État. Le pro­blème de la révo­lu­tion sociale peut s’expri­mer, d’une manière concen­trée, comme suit : il s’agit de déve­lop­per la force du pro­lé­ta­riat au point qu’elle soit supé­rieure à celle de l’État ; le contenu de cette révo­lu­tion, c’est l’anéan­tis­se­ment et la dis­so­lu­tion des moyens d’action de l’État par ceux du pro­lé­ta­riat. »

Puis, en 1914, confronté à la pali­no­die chau­vine de la IIe Internationale devant le conflit mon­dial, Nikolaï Boukharine s’opposa à son tour à la ligne oppor­tu­niste de la social-démo­cra­tie en affir­mant que, si celle-ci devait être l’éducatrice des masses, elle se devait plus que jamais d’affir­mer une hos­ti­lité de prin­cipe envers l’État. Dans un texte de 1915, inti­tulé « Contribution à une théo­rie de l’État impé­ria­liste », il affir­mait que le marxisme n’était pas un étatisme. Lénine, formé à la social-démo­cra­tie la plus offi­cielle, s’en scan­da­lisa au point de qua­li­fier cette théo­rie de « comble d’absur­dité » et de trai­ter Boukharine de « semi-anar­chiste », ce qui dans sa bouche n’était pas la moitié d’une insulte.

Enfin, durant l’été 1917, Lénine s’appro­pria ces posi­tions en pré­ten­dant opérer un retour à Marx afin de « recons­ti­tuer la véri­ta­ble doc­trine marxiste de l’État ». La Guerre civile en cons­ti­tuait une des réfé­ren­ces essen­tiel­les. Durant son court mais confor­ta­ble exil fin­lan­dais chez Rozio, « le chef des poli­ciers fin­nois20 », il prit les notes qui ser­vi­rent à la rédac­tion de L’État et la révo­lu­tion. Cette brillante exé­gèse agis­sait comme une double cri­ti­que, envers la traî­trise poli­ti­que des sociaux-démo­cra­tes et contre l’impa­tience des anar­chis­tes à « pren­dre les choses à rebours » et à vou­loir faire sauter l’État avant d’impo­ser des mesu­res coer­ci­ti­ves à la classe des exploi­teurs. Toutefois, à cette période, Lénine ne crai­gnait plus de se voir confondu avec les anar­chis­tes. On pou­vait y lire :

« Apprenons donc des com­mu­nards l’audace révo­lu­tion­naire, tâchons de voir dans leurs mesu­res pra­ti­ques une esquisse des mesu­res pra­ti­que­ment urgen­tes et immé­dia­te­ment réa­li­sa­bles ; c’est ainsi que nous par­vien­drons, en sui­vant cette voie, à détruire com­plè­te­ment le bureau­cra­tisme.

Ce qui garan­tit la pos­si­bi­lité de cette des­truc­tion, c’est que le socia­lisme réduira la jour­née de tra­vail, élèvera les masses à une vie nou­velle, pla­cera la majeure partie de la popu­la­tion dans des condi­tions per­met­tant à tous, sans excep­tion, de rem­plir les « fonc­tions publi­ques ». Et c’est ce qui conduira à l’extinc­tion com­plète de tout État en géné­ral. »

Jusqu’à la révo­lu­tion d’Octobre, le leader bol­che­vik mul­ti­plia les gages de spon­ta­néisme en don­nant la pri­mauté au « génie créa­teur des masses » sur l’action d’une avant-garde socia­liste et s’insur­geait contre « le pré­jugé qui veut que les affai­res de l’État soient une tâche inac­ces­si­ble aux ouvriers ». Il affir­mait : « La répu­bli­que par­le­men­taire bour­geoise entrave, étouffe la vie poli­ti­que auto­nome des masses, leur par­ti­ci­pa­tion directe à l’orga­ni­sa­tion démo­cra­ti­que de toute la vie de l’État, de bas en haut21. »

« Nous nous assi­gnons comme but final la sup­pres­sion de l’État, mar­te­lait encore Lénine, c’est-à-dire de toute vio­lence orga­ni­sée et sys­té­ma­ti­que, de toute vio­lence exer­cée sur les hommes, en géné­ral. » Chacun put juger com­bien les moyens alié­nés dévoyè­rent le but final. L’exer­cice absolu de l’État eut tôt raison de l’utopie affi­chée dans L’État et la révo­lu­tion. Le rêve d’un monde où « chaque cui­si­nière sau­rait gou­ver­ner l’État » se trans­forma rapi­de­ment en cau­che­mar, celui d’un État tota­li­taire qui enrô­lait de force la dite cui­si­nière. En l’espace de quel­ques mois, sous la plume du même Lénine, l’auto­gou­ver­ne­ment des tra­vailleurs deve­nait une « fable », une « dévia­tion anar­cho-syn­di­ca­liste », une « bourde », une « inep­tie ». Tandis que le livre de Lénine sor­tait enfin en librai­rie en 1918, la répres­sion s’abat­tait sur les anar­chis­tes et les socia­lis­tes-révo­lu­tion­nai­res, et leurs jour­naux étaient inter­dits.

Lénine dansa dans la neige pour célé­brer le dépas­se­ment par le nou­veau régime des soixante-douze jours qu’avait duré la Commune et les bol­che­viks firent effec­ti­ve­ment tout pour main­te­nir leur supré­ma­tie, uti­li­sant prin­ci­pa­le­ment la ter­reur poli­cière22. Lénine avait bien lu et reco­pié l’ensei­gne­ment de Marx dans
Le 18 Brumaire : « Toutes les révo­lu­tions poli­ti­ques n’ont fait que per­fec­tion­ner la machine étatique, au lieu de la briser. » Pourtant, le marxisme ne servit plus alors que de maquillage idéo­lo­gi­que à la classe mon­tante léni­niste dans la trans­for­ma­tion d’une Russie féo­dale en « capi­ta­lisme d’État ». La matrice de l’ancien régime, dont les bol­che­viks devin­rent les moder­ni­sa­teurs, fut le défaut caché du nou­veau.

La Tcheka était deve­nue le sec­teur le plus dyna­mi­que de l’appa­reil d’État ; la bureau­cra­tie crois­sait ver­ti­gi­neu­se­ment, obs­truant les der­niè­res vel­léi­tés d’auto­no­mie de la société civile ; les soviets se voyaient vidés de leur vita­lité révo­lu­tion­naire pour deve­nir des orga­nes du Parti désor­mais hégé­mo­ni­que ; Trotski en appe­lait à la mili­ta­ri­sa­tion de la pro­duc­tion et des syn­di­cats, la pré­ten­due lutte contre les kou­laks pri­vait des mil­lions de pay­sans de leur récolte et accu­lait toute la popu­la­tion à la famine, les fusilla­des répon­daient aux grèves, etc.

En mars 1921, le régime bol­che­vik connut lui aussi un épisode de « Commune ». L’insur­rec­tion de Kronstadt crut reflé­ter l’aurore d’une troi­sième révo­lu­tion russe, elle ne fut que l’ultime ten­ta­tive d’arra­cher le régime à sa schi­zo­phré­nie et de mettre les actes en cohé­rence avec les slo­gans qui avaient porté les bol­che­viks au pou­voir : « Tout le pou­voir aux soviets », récla­maient les mutins, « … pas au Parti ! », pré­ci­saient-ils. Kronstadt arri­vait comme l’abou­tis­se­ment d’une longue série d’agi­ta­tions pro­lé­ta­rien­nes et pay­san­nes répri­mées23, durant les­quel­les le régime bol­ché­vik avait cris­tal­lisé toutes les détes­ta­tions de la société russe. Les marins de Kronstadt exi­geaient des élections libres, l’ins­tau­ra­tion des liber­tés démo­cra­ti­ques et la fin du com­mu­nisme de guerre, seu­le­ment voilà, cela signi­fiait imman­qua­ble­ment la liqui­da­tion de la dic­ta­ture des bol­che­viks. Le 18 ­mars 1921, alors qu’on célé­brait à Petrograd les qua­rante ans de la Commune, « le canon, ton­nant sur Kronstadt, fai­sait sour­de­ment vibrer les vitres24 » de l’Institut Smolny, quar­tier géné­ral des bol­che­viks. Parallèlement à la répres­sion, la Nouvelle poli­ti­que économique était adop­tée, libé­ra­li­sant un temps l’économie tout en inter­di­sant tout relâ­che­ment sur l’État qui eut été fatal au régime.

L’État bol­che­vik avait pris la voie du bona­par­tisme – qui fai­sait figure de farce en com­pa­rai­son – décrit par Marx dans ses brouillons sur la Commune, à savoir « une excrois­sance para­si­taire gref­fée sur la société civile », dont « la fonc­tion répres­sive n’a cessé de se déve­lop­per ». L’État sta­li­nien, mis sur ces mêmes rails, acheva ce modèle, repous­sant encore les limi­tes ima­gi­na­bles.

Mathieu Léonard

1. Maximilien Rubel : «  Deux inter­views de Karl Marx sur la Commune  », in Le Mouvement social, n° 38, jan­vier-mars 1962.

2. Lettre de Marx à Engels du 20 ­juillet 1870.

3. Lettre de Marx à Kugelmann du 13 ­dé­cem­bre 1870.

4. Lettre de Marx à Kugelmann du 14 ­fé­vrier 1871.

5. Il s’agit de Johannes von Miquel, ancien membre de la Ligue des com­mu­nis­tes (1848-1852), devenu un des fon­da­teurs du Parti natio­nal-libé­ral, qui sou­te­nait la poli­ti­que de Bismarck.

6. Lettre de Marx à Beesly du 12 ­juin 1871.

7. L’arche­vê­que Darboy fut exé­cuté en com­pa­gnie de trois jésui­tes sur ordre de Théophile Ferré, le 24 mai, face au refus obs­tiné de Thiers de l’échanger contre Blanqui, alors empri­sonné au fort du Taureau, dans la baie de Morlaix. Le 26 mai, la foule en colère tua 11 reli­gieux, 35 gen­dar­mes et 4 mou­chards en repré­sailles aux mas­sa­cres aux­quels se livraient les Versaillais depuis cinq jours.

8. Marx n’était qu’une signa­ture parmi celles de l’Adresse ini­tiale du 30 mai 1871 : Martin Boon, Bradnick, Buttery, Caihil, James Cohen, Eugène Dupont, Eccarius, Engels, Giovachini, James Hales, William Hales, George Harris, Herman Jung, Kolb, Lessner, Lucraft, Marx, George Milner, Thomas Mottershead, Charles Murray, Odger, Pfander, Ruhl, Sadler, Cowell Stepney, William Townshend, John Weston, Antoine Zabicki et Maurice Zevi. Les signa­tai­res de la pré­sente édition cor­res­pon­dent à la com­po­si­tion du Conseil géné­ral au moment de la tra­duc­tion fran­çaise de l’Adresse par Charles Longuet, à la mi-juin 1872. Le Conseil géné­ral avait alors adjoint d’office un grand nombre de com­mu­nards à la signa­ture du texte.

9. Lettre de Marx à Kugelmann du 18 ­juin 1871.

10. Sur l’his­toire de l’AIT et ses conflits, je me per­mets de ren­voyer à mon livre et à sa biblio­gra­phie : Mathieu Léonard, L’Émancipation des tra­vailleurs, une his­toire de la Première Internationale, La Fabrique, 2011.

11. Maurice Dommanget : «  Les blan­quis­tes dans l’Internationale  », in La Première Internationale, CNRS, 1968.

12. Surnom de Marx.

13. Lettre de Jenny Marx aux Kugelmann du 21 ­dé­cem­bre 1871.

14. Lettre de Marx à Sorge du 9 no­vem­bre 1871.

15. Les locaux du Conseil géné­ral étaient situés au 256, High Holborn.

16. E. Teu­liè­re : «  Réponse de quel­ques inter­na­tio­naux à la cir­cu­laire privée du Conseil géné­ral de Londres  », le 10 ­juin 1872.

17. Lettre d’Engels à Sorge du 17 ­sep­tem­bre 1874.

18. La repro­duc­tion en annexe de la pré­sente édition du cha­pi­tre inti­tulé «  Le carac­tère de la Commune  », issu du pre­mier essai de rédac­tion de La Guerre civile en France, nous donne un aperçu rare des maté­riaux qui auraient pu servir à la rédac­tion de l’ouvrage man­quant de Marx sur l’État.

19. Michel Bakounine, lettre au jour­nal La Liberté de Bruxelles, octo­bre 1872.

20. Georges Labica dans l’avant-propos de Lénine, Le Cahier bleu, Le marxisme quant à l’État, éd. Complexes, 1977, p. 9.

21. «  Les tâches du pro­lé­ta­riat dans notre révo­lu­tion  » (1917), cité in Kostas Papaioannou, Lénine ou l’utopie au pou­voir, Spartacus, 1978, pp. 13-14.

22. Celle-ci com­mença à s’exer­cer durant l’été 1918, le décret «  Sur la ter­reur rouge  » fut pris le 5 sep­tem­bre 1918.

23. Parmi ces révol­tes citons celle, moins connue, d’Astrakhan en mars 1919, où des mil­liers d’ouvriers insur­gés furent pré­ci­pi­tés dans la Volga une pierre atta­chée autour du cou.

24. Témoignage de Victor Serge dans Mémoires d’un révo­lu­tion­naire (1905-1945), Lux, 2010.