collection

— Rupture

20 € / 26 CHF

13 décembre 2011

416 p. / 13x20 cm

ISBN 978-2-940426-18-8

ISSN 1662-3231

Revue de presse + Lire

Un livre donc important, attendu depuis longtemps, et bienvenu. Il est vraiment nécessaire dans la bibliothèque de tout-e militant-e qui n’a pas renoncé au projet d’émancipation sociale, au socialisme. Car c’est aussi ça le drame de notre époque : nombre de camarades restent au quotidien dans un travail militant honnête sur le terrain de la lutte de classe, mais de façon mécaniquement défensive. Ils ne savent plus ce que peut être un véritable projet communiste. La période de crise dans laquelle nous sommes installe des possibilités nouvelles de contestation du capitalisme. Le legs de la pensée de P. Mattick est précieux pour nous réoutiller face à cette porte ré-entrouverte. Stéphane Julien, Critique Sociale, mars 2012.

Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ?

Paul Mattick

Essai traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Saint-James

Note biographique de Charles Reeve + Lire

Œuvre pos­thume de Paul Mattick (1904-1981), Marxisme, der­nier refuge de la bour­geoi­sie ? fut la der­nière expres­sion de toute une vie de réflexion sur la société capi­ta­liste et l’oppo­si­tion révo­lu­tion­naire. Connu sur­tout comme théo­ri­cien des crises économiques et par­ti­san des conseils ouvriers, Paul Mattick fut aussi un acteur engagé dans les événements révo­lu­tion­nai­res qui secouè­rent l’Europe et les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier au cours de la pre­mière moitié du XXe siècle. À l’âge de 14 ans, il adhéra à l’orga­ni­sa­tion de jeu­nesse du mou­ve­ment spar­ta­kiste. Élu au conseil ouvrier des appren­tis chez Siemens, Paul Mattick par­ti­cipa à la Révolution alle­mande. Arrêté à plu­sieurs repri­ses, il manque d’être exé­cuté deux fois. Installé à Cologne à partir de 1923, il se lie avec les dadaïs­tes. En 1926 il décide d’émigrer aux États-Unis.

L’ouvrage pré­sent est orga­nisé autour de deux grands thèmes. Poursuivant son tra­vail de cri­ti­que de l’économie capi­ta­liste contem­po­raine (Marx et Keynes, les limi­tes de l’économie mixte, Gallimard, rééd. 2011), Paul Mattick revient sur les contra­dic­tions inhé­ren­tes au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. S’ensuit un réqui­si­toire contre l’inté­gra­tion du mou­ve­ment ouvrier qui, en adop­tant les prin­ci­pes de la poli­ti­que bour­geoise, a aban­donné défi­ni­ti­ve­ment toute pos­si­bi­lité de dépas­se­ment du capi­ta­lisme.
Un texte éclairant pour une période où la crise dévoile la nature ins­ta­ble et socia­le­ment dan­ge­reuse du capi­ta­lisme.

Paul Mattick (1904-1981) est connu sur­tout comme théo­ri­cien des crises économiques et par­ti­san des conseils ouvriers, il fut aussi un acteur engagé dans les événements révo­lu­tion­nai­res qui secouè­rent l’Europe et les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier au cours de la pre­mière moitié du XXe siècle. Paul Mattick adhèra à l’âge de 14 ans à l’orga­ni­sa­tion de jeu­nesse des spar­ta­kiste et par­ti­cipa à la révo­lu­tion alle­mande. Il fut élu au conseil ouvrier des appren­tis, de chez Siemens. Arrêté à plu­sieurs repri­ses, il manque d’être exé­cuté deux fois. Installé à Cologne à partir de 1923, il se lie avec les dadaïs­tes. En 1926 il décide d’émigrer aux États-Unis.

Paul Mattick (1904-1981) par Charles Reeve

La pas­sion de la révo­lu­tion ou l’impos­si­ble sépa­ra­tion entre pensée et action. – En 1973, après la paru­tion en danois de Marx et Keynes, Paul Mattick fut invité par des étudiants à faire une série de confé­ren­ces à l’uni­ver­sité de Roskilde, proche de Copenhague. P. Mat­tick leur répon­dit alors qu’il serait ravi d’accep­ter l’invi­ta­tion mais qu’il ne pos­sé­dait qu’un cer­ti­fi­cat d’ouvrier outilleur, remon­tant à 1923, déli­vré par le centre d’appren­tis­sage de Siemens à Berlin. Les auto­ri­tés uni­ver­si­tai­res d’après Mai 68 étant plutôt bien­veillan­tes, P. Mat­tick put néan­moins séjour­ner deux heu­reu­ses années (1974-1975) au Danemark, pour parler de l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier et du rap­port entre fas­cisme et crise capi­ta­liste.

Cette petite anec­dote illus­tre le par­cours ori­gi­nal de ce théo­ri­cien sans titres uni­ver­si­tai­res, qui peut être consi­déré – de l’avis même de ceux qui se sont oppo­sés à lui – comme un des meilleurs connais­seurs de la pensée de Marx dans les années de l’après Deuxième guerre mon­diale. Il laissa d’ailleurs quel­ques livres désor­mais incontour­na­bles pour celles et ceux qui veu­lent bien avoir une com­pré­hen­sion cri­ti­que du capi­ta­lisme contem­po­rain.

Connu sur­tout comme théo­ri­cien des crises économiques et par­ti­san des conseils ouvriers, P. Mat­tick fut aussi un acteur engagé dans les événements révo­lu­tion­nai­res qui secouè­rent l’Europe et les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier au cours de la pre­mière moitié du XXe siè­cle1.

Né en Allemagne en 1904, dans une famille ouvrière socia­liste, P. Mat­tick passe son enfance à Berlin. Ses parents étaient des immi­grés pau­vres de Poméranie, sur la Baltique (région aujourd’hui rat­ta­chée à la Pologne). Son père était un de ces mili­tants sociaux-démo­cra­tes révol­tés par la bou­che­rie de la Première guerre mon­diale. Il rejeta la ligne chau­vi­niste des chefs socia­lis­tes et rejoi­gnit le nou­veau Parti social-démo­crate-indé­pen­dant, l’USPD, d’orien­ta­tion paci­fiste. Gamin des rues, vivant à la frange de la petite délin­quance où se mani­fes­tait déjà une révolte contre l’orga­ni­sa­tion de la société de clas­ses, P. Mat­tick adhère, en 1918, à l’âge de 14 ans, à l’orga­ni­sa­tion de jeu­nesse de la Ligue spar­ta­kiste et par­ti­cipe à la révo­lu­tion alle­mande, tou­jours du côté des ten­dan­ces extré­mis­tes. D’esprit indé­pen­dant, fai­sant preuve d’une iné­pui­sa­ble énergie, doué d’une vive intel­li­gence, P. Mat­tick est élu au conseil ouvrier des appren­tis, de chez Siemens où il tra­vaille, par­ti­cipe aux grèves et est de tous les affron­te­ments insur­rec­tion­nels. D’abord contre le putsch droi­tier de Kapp, en mars 192O, il rejoint ensuite le nou­veau parti com­mu­niste d’orien­ta­tion non par­le­men­ta­riste et cri­ti­que du syn­di­ca­lisme inté­gra­teur, le KAPD – Parti com­mu­niste ouvrier alle­mand. Lors de l’Action de mars 1921 – le sou­lè­ve­ment ouvrier en Allemagne cen­trale qui marque un tour­nant dans la révo­lu­tion – P. Mat­tick est à nou­veau en pre­mière ligne de l’agi­ta­tion et de l’action. Arrêté à plu­sieurs repri­ses, il manque d’être exé­cuté deux fois par les sbires de la République de Weimar et ses sup­plé­tifs des « corps francs », dont l’action annonce l’« ordre nou­veau » à venir. Très jeune, il écrit aussi ses pre­miers textes pour la presse révo­lu­tion­naire. Installé à Cologne à partir de 1923, il se lie avec les cer­cles artis­ti­ques radi­caux pro­ches du mou­ve­ment dadaïste, menant de pair tra­vail en usine2, menant de pair tra­vail en usine et agi­ta­tion, vivant de façon pré­caire, alors même que la répres­sion s’accen­tue contre les milieux radi­caux. La pas­sion de l’écriture le gagne et ses contri­bu­tions parais­sent dans diver­ses publi­ca­tions. Au milieu des années 20, les condi­tions de survie devien­nent plus dures ; P. Mat­tick intè­gre alors des grou­pes infor­mels d’ouvriers qui pra­ti­quent des expro­pria­tions. Le but de ces actions est de faire vivre la presse révo­lu­tion­naire, mais aussi d’assu­rer la survie d’un nombre crois­sant de mili­tants exclus des usines, pour­chas­sés par la police social-démo­crate de Weimar3. En 1926, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire est exsan­gue et sur le déclin. Le natio­nal-socia­lisme prend de l’essor en se réap­pro­priant une partie du pro­gramme réfor­miste de la social-démo­cra­tie et en emprun­tant des modè­les d’orga­ni­sa­tion, de pro­pa­gande et d’action à l’auto­ri­ta­risme bol­che­vi­que4. Alors que la mise au pas des forces com­mu­nis­tes par Moscou concourt à la vic­toire de la contre-révo­lu­tion, P. Mat­tick décide d’émigrer aux États-Unis.
Commence alors une nou­velle phase de sa vie.

Installé dans une petite ville du Middle-West, tra­vaillant comme métal­lur­giste, P. Mat­tick met à profit ces mois d’iso­le­ment pro­vin­cial pour se plon­ger dans la lec­ture, celle de Marx en tout pre­mier lieu. Tout en gar­dant le lien avec les noyaux com­mu­nis­tes de gauche qui sur­vi­vent en Allemagne et ailleurs en Europe, il prend contact avec des orga­ni­sa­tions socia­lis­tes de l’émigration alle­mande aux États-Unis. En vain, il tente alors de faire revi­vre le vieux Chicagoer Arbeiterzeitung (CAZ), le jour­nal dont August Spies avait été, en 1886, l’éditeur. Assez vite, l’appel de l’action col­lec­tive l’incite à démé­na­ger à Chicago où il milite chez les syn­di­ca­lis­tes révo­lu­tion­nai­res nord-amé­ri­cains, les IWW, pour la presse des­quels il écrit. Il retrouve chez les « wob­blies »5 l’esprit inter­na­tio­na­liste et égalitaire, d’action directe, qui était celui des révo­lu­tion­nai­res alle­mands des années 20. P. Mat­tick s’efforce d’ailleurs de rap­pro­cher le réseau inter­na­tio­nal des « wob­blies » et les noyaux euro­péens du cou­rant du com­mu­nisme de conseils. Là aussi sans grand succès. À Chicago, il par­ti­cipe aussi à la vie de divers petits grou­pes de com­mu­nis­tes hété­ro­doxes. Bientôt, P. Mat­tick et ses amis s’enga­gent plei­ne­ment dans le mou­ve­ment des chô­meurs, qui prend son essor au début de la crise de 29, sur­tout dans la région de Chicago. Ce mou­ve­ment, où s’inves­tis­sent toutes les orga­ni­sa­tions de la gauche nord-amé­ri­caine, va gagner les prin­ci­pa­les villes indus­triel­les des États-Unis. En 1934, devant l’ampleur et la radi­ca­lité des mobi­li­sa­tions, le gou­ver­ne­ment fédé­ral de Roosevelt est forcé d’y appor­ter une réponse sous la forme d’un vaste pro­gramme natio­nal de tra­vaux publics. P. Mat­tick est un des repré­sen­tants élu à la Conférence natio­nale des comi­tés de chô­meurs réunie à Chicago en 1933. De cette période, il dira plus tard qu’elle fut la plus belle de sa vie. « J’étais moi-même chô­meur… Je ne tra­vaillais pas, j’étais com­plè­te­ment immergé dans le mou­ve­ment. C’était ma vie ! Du matin jusqu’au soir, j’allais par monts et par vaux et je côtoyais des mil­liers de per­son­nes. Réussir à sur­vi­vre sans tra­vailler… C’était vrai­ment une période mer­veilleuse, une période dont je rêve encore aujourd’hui. »6 L’agi­ta­tion sociale, la poli­ti­sa­tion de la société et le renou­veau d’inté­rêt pour les idées révo­lu­tion­nai­res ouvrent de nou­vel­les pers­pec­ti­ves à P. Mattick, qui écrit de plus en plus, col­la­bore à diver­ses revues de la gauche nord-amé­ri­caine. Dès 1934, les cou­rants com­mu­nis­tes anti-bol­che­vi­ques nord-amé­ri­cains publient une revue, International Council Correspondance, laquelle devien­dra ensuite, Living Marxism (1938-41) puis New Essays (1942-43). P. Mat­tick en est l’éditeur et la che­ville ouvrière. Parmi les col­la­bo­ra­teurs, outre lui-même et ses amis, on trou­vera les noms de Dwight MacDonald, Anton Pannekoek, Daniel Guérin, Karl Korsch, Otto Rühle. Plusieurs des textes de P. Mattick publiés plus tard dans des recueils sont de cette période7. Pendant ces années (1930-40), il lui arrive aussi de tra­vailler par inter­mit­tence pour les pontes de l’École de Francfort ins­tal­lés à New York, les­quels sous-trai­tent rap­ports, études et ana­ly­ses aux intel­lec­tuels alle­mands réfu­giés dans le nou­veau monde.8La guerre et sa « pros­pé­rité » vont bou­le­ver­ser la donne poli­ti­que. Devant l’iné­vi­ta­ble montée du « patrio­tisme ouvrier », P. Mat­tick et ses amis sont forcés de se mettre en retrait, leur posi­tion n’a plus de prise sur la réa­lité et risque par­fois même de mettre en danger leurs vies. Après avoir tra­vaillé en usine à Chicago pen­dant pres­que toute la guerre, P. Mat­tick s’ins­talle à New York, en 1948. Au début des années 50, il se retire dans une contrée recu­lée du Vermont, où il entre­prend de cons­truire sa propre maison. Il va y vivre pen­dant les années dif­fi­ci­les de la guerre froide, avec son épouse Ilse et son jeune fils Paul. Ils s’ins­tal­lent plus tard à Cambridge (Boston). Cette longue période d’iso­le­ment prend fin avec le renou­veau d’inté­rêt pour les idées du com­mu­nisme antiau­to­ri­taire, à la fin des années 60.
P. Mat­tick fera alors plu­sieurs séjours en Europe, invité par des grou­pes issus du mou­ve­ment étudiant.

Si Marx et Keynes est l’écrit le plus connu de P. Mattick, nom­breux furent ses textes qui eurent une impor­tance dans les grands débats poli­ti­ques de l’extrême-gauche des années 60 et 70. Ses ana­ly­ses et ses concep­tions d’un com­mu­nisme anti-bol­che­vi­que influen­cè­rent alors une géné­ra­tion de radi­caux et elles conti­nuent aujourd’hui d’inté­res­ser celles et ceux atta­chés aux prin­ci­pes de l’auto émancipation sociale.9C’est au cours de son expé­rience à Chicago, dans les débats au sein des comi­tés de chô­meurs et des grou­pes radi­caux, que P. Mattick com­mence à s’inté­res­ser aux théo­ries de la crise. Il décou­vre alors l’œuvre de Henryk Grossmann, économiste marxiste polo­nais peu ortho­doxe, proche de Horkheimer et pro­fes­seur à l’Instituts für Sozialforschung de Francfort depuis 192510. Malgré de pro­fonds désac­cords poli­ti­ques, P. Mat­tick entre­tient une cor­res­pon­dance suivie avec Grossman jusqu’à l’exil new-yor­kais de ce der­nier, en mai 1938. Revenant sur la théo­rie de l’accu­mu­la­tion de Marx, Grossmann avait rompu avec la thèse domi­nante chez les théo­ri­ciens socia­lis­tes qui rame­nait les limi­tes de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste au pro­blème de la réa­li­sa­tion de la plus-value – la thèse de la sous-consom­ma­tion. Grossmann expli­quait la crise, au contraire, à partir de « la loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit », le pro­blème de la ren­ta­bi­lité du capi­tal trou­vant pour lui ses raci­nes dans les contra­dic­tions de la pro­duc­tion de plus-value, sur le ter­rain de l’exploi­ta­tion. La théo­rie de la valeur-tra­vail de Marx, le rap­port capi­tal-tra­vail, étaient ainsi remis au centre de l’ana­lyse du pro­ces­sus d’accu­mu­la­tion capi­ta­liste. De cette appro­che nova­trice, P. Mat­tick et ses amis des comi­tés des chô­meurs tirent des impli­ca­tions pra­ti­ques. Les consé­quen­ces socia­les du ralen­tis­se­ment de l’accu­mu­la­tion s’impo­sent au quo­ti­dien, ren­dent pos­si­ble la prise de cons­cience de la nature désé­qui­li­brée du sys­tème et de ses limi­tes, la sub­ver­sion du capi­ta­lisme par un mou­ve­ment indé­pen­dant des tra­vailleurs.
D’après cette concep­tion, dont P. Mattick se fait le défen­seur, la ques­tion de la crise appa­raît comme insé­pa­ra­ble de celle de la sub­ver­sion de l’orga­ni­sa­tion sociale capi­ta­liste. La cons­truc­tion d’une oppo­si­tion idéo­lo­gi­que, avant-gar­diste, ne se pose plus comme condi­tion préa­la­ble au réveil de l’action. L’acti­vité auto-émancipatrice se fonde sur la cons­cience des condi­tions réel­les d’exis­tence, se démar­que ainsi du réfor­misme social-démo­crate et de l’avant-gar­disme bol­che­vi­que, cou­rants où la cons­cience élaborée par l’orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire pré­tend jouer un rôle déter­mi­nant. P. Mat­tick y revien­dra quel­ques années plus tard, « Sans crise il n’y a pas de révo­lu­tion. C’est une vieille convic­tion qui vient de Rosa Luxemburg, qu’on a appelé la théo­ri­cienne de la catas­tro­phe. Moi aussi je suis un poli­ti­cien de la catas­tro­phe dans la mesure où je ne conçois pas que la classe ouvrière s’atta­que au capi­ta­lisme si elle vit dans une société sans crise à long terme, sans une déca­dence per­ma­nente. Dans une telle situa­tion, elle s’ins­tal­lera au contraire dans le capi­ta­lisme, elle ne l’atta­quera pas. S’il n’y a pas de catas­tro­phe, il n’y aura pas de socia­lisme. Et la catas­tro­phe vien­dra du capi­ta­lisme. Parce que, si la classe diri­geante peut cons­ciem­ment domi­ner la poli­ti­que, elle est dans l’inca­pa­cité de domi­ner l’économie »11.

Après la Deuxième guerre mon­diale, l’essor du capi­ta­lisme est pré­senté comme le succès du key­né­sia­nisme, la preuve que le sys­tème est, enfin, arrivé à un stade mature de sta­bi­lité. Se fon­dant pré­ci­sé­ment sur sa concep­tion des crises, P. Mat­tick, se posi­tionne à contre cou­rant et entame, dès 1947, une réflexion cri­ti­que sur l’inter­ven­tion de l’État dans l’économie. Après avoir écrit quel­ques arti­cles pour des revues nord-amé­ri­cai­nes, il ter­mine, en 1953, la rédac­tion de Marx et Keynes, les limi­tes de l’économie mixte. Le livre n’est publié qu’en 1969, aux États-Unis et passe alors à peu près ina­perçu. Le capi­ta­lisme tra­verse une période de pros­pé­rité et la rup­ture de l’inté­gra­tion semble ne pou­voir venir que d’une cri­ti­que de la « société de consom­ma­tion »12. P. Mat­tick argu­mente, de son côté, que les formes nou­vel­les d’inter­ven­tion de l’État dans l’économie ne sont qu’une solu­tion pro­vi­soire, pas­sa­gère, aux pro­blè­mes du capi­ta­lisme et crée­ront, à terme de nou­vel­les contra­dic­tions et désé­qui­li­bres. D’où sa for­mule de « la fausse pros­pé­rité ».
P. Mat­tick voit Keynes comme un grand pen­seur bour­geois révo­lu­tion­naire, cri­ti­que des théo­ries clas­si­ques et libé­ra­les, de l’idée de la capa­cité régu­la­trice « natu­relle » du marché. À sa manière, Keynes reconnaît que l’inter­ven­tion de l’État est la consé­quence des pro­blè­mes d’accu­mu­la­tion. Certes, P. Mat­tick concède que l’inter­ven­tion de l’État a trans­formé le capi­ta­lisme et pro­longé son exis­tence. Mais, rap­pelle-t-il, ce sont la guerre et ses énormes des­truc­tions qui ont réta­bli la ren­ta­bi­lité du capi­tal et ont relancé la machine économique et non les poli­ti­ques key­né­sien­nes. P. Mat­tick s’atta­che ainsi à confron­ter « la théo­rie et la pra­ti­que key­né­sien­nes à une cri­ti­que marxiste », argu­men­tant que la théo­rie de la valeur-tra­vail reste une méthode d’ana­lyse vala­ble après l’inter­ven­tion de l’État dans l’économie, recher­chant dans les contra­dic­tions des rap­ports sociaux d’exploi­ta­tion les causes de la crise de ren­ta­bi­lité du capi­tal privé.

À la faveur de cette « fausse pros­pé­rité », une conver­gence s’est opérée entre la gauche key­né­sienne et les cou­rants moder­nis­tes du marxisme, met­tant l’accent sur la relance par la consom­ma­tion induite par les dépen­ses d’Etat. Critiquant la thèse de la sous-consom­ma­tion, P. Mat­tick montre que l’inter­ven­tion de l’État, favo­ri­sant la consom­ma­tion (sur­tout par le biais de dépen­ses mili­tai­res), ne modi­fie nul­le­ment les désé­qui­li­bres du sys­tème, le pro­blème de ren­ta­bi­lité du capi­tal privé. « Autrement dit, l’échéance de la crise n’est que repoussé au moyen de dépen­ses qu’on ne sau­rait qua­li­fier d’accu­mu­la­tion de capi­tal, même au prix du plus sin­gu­lier effort d’ima­gi­na­tion. »13.

À l’encontre des par­ti­sans du libé­ra­lisme, P. Mat­tick démon­tre que ce n’est pas l’accrois­se­ment de l’inter­ven­tion de l’État qui est la cause des pro­blè­mes du capi­ta­lisme privé mais, au contraire, que ce sont les dif­fi­cultés dans la pro­duc­tion de profit dans le sec­teur privé qui jus­ti­fient l’inter­ven­tion­nisme. Pour lui, les limi­tes de l’économie mixte sont inhé­ren­tes à l’accrois­se­ment de cette inter­ven­tion, c’est-à-dire à l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion sociale induite par des fonds publics. Ces fonds, pré­le­vés sur les pro­fits du sec­teur privé, ou finan­cés par la dette, pèsent sur la ren­ta­bi­lité totale du capi­tal. La pro­duc­tion induite par les com­man­des d’État n’étant pas direc­te­ment pro­duc­trice de nou­veaux pro­fits mais une redis­tri­bu­tion des pro­fits totaux au béné­fice de sec­teurs capi­ta­lis­tes.

Cette théo­rie semble avoir trouvé une confir­ma­tion dans le mou­ve­ment réel du capi­ta­lisme moderne. L’inter­ven­tion de l’État s’est élargie à tous les sec­teurs. Indispensable à l’économie dite mixte, à la pour­suite de la « fausse pros­pé­rité », elle est le seul moyen de main­te­nir l’emploi et l’équilibre social à un niveau mini­mum, ce dont Keynes était fort préoc­cupé. Seulement, l’idée key­né­sienne selon laquelle les défi­cits de l’État en période de réces­sion pour­raient être absor­bés par la relance privée de la pro­duc­tion de profit ne s’est jamais confir­mée. Depuis la Seconde guerre mon­diale, la relance s’est accom­pa­gnée d’un cons­tant accrois­se­ment de la dette publi­que. Comme le sou­li­gne P. Mattick, « les condi­tions qui ren­daient cette solu­tion effi­cace sont en voie de dis­pa­ri­tion ». Certes, les crises mon­trent que Keynes avait raison lorsqu’il aver­tis­sait que le « libre jeu du marché » menace la survie du capi­ta­lisme. Mais elles mon­trent aussi que l’inter­ven­tion­nisme ne joue pas sur les fon­de­ments de la ren­ta­bi­lité du capi­tal, comme le prouve le niveau atteint par la dette sou­ve­raine, qui a fini par blo­quer le fonc­tion­ne­ment finan­cier du sys­tème. Avec, à terme, un pro­blème nou­veau qui carac­té­rise la période actuel­le : l’épuisement du projet key­né­sien, qui laisse les clas­ses diri­gean­tes hési­tan­tes entre la néces­saire réduc­tion du défi­cit et l’aggra­va­tion de la réces­sion et du chô­mage.

Chez P. Mattick, la réflexion sur la crise du capi­ta­lisme est animée avant tout par le désir de prou­ver que les crises sont inhé­ren­tes au fonc­tion­ne­ment contra­dic­toire du capi­ta­lisme, que la nature ins­ta­ble et irra­tion­nelle du sys­tème engen­dre en per­ma­nence des injus­ti­ces socia­les et pro­duit sans cesse de la bar­ba­rie. Enfin, que le manque de ren­ta­bi­lité du capi­ta­lisme est de plus en plus dif­fi­cile à sur­mon­ter. Dans Marx et Keynes, il s’atta­che à ana­ly­ser com­ment l’épisode his­to­ri­que du key­né­sia­nisme n’a pas sauvé le capi­ta­lisme mais seu­le­ment permis de repor­ter les formes de sa contra­dic­tion fon­da­men­tale, la baisse de la ren­ta­bi­lité du capi­tal. Et le fait que les moyens uti­li­sés pour assu­rer cette pro­lon­ga­tion sont d’une effi­ca­cité pro­vi­soire, engen­dre de nou­vel­les dif­fi­cultés pour le sys­tème. Aujourd’hui, l’illu­sion d’une cons­tante pros­pé­rité se dis­sout dans la plus grave réces­sion connue depuis la der­nière guerre, alors même que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste s’est imposé à l’ensem­ble de la pla­nète. L’ana­lyse des théo­ries des crises et la cri­ti­que du key­né­sia­nisme déve­lop­pées par P. Mattick se trou­vent ainsi confir­mées par le désas­tre social, écologique et humain auquel nous assis­tons. Et si les poli­ti­ques moné­tai­res et fis­ca­les sem­blent se révé­ler inca­pa­bles d’appor­ter une solu­tion à la crise, c’est jus­te­ment parce que cette solu­tion réside dans le réta­blis­se­ment de la ren­ta­bi­lité du capi­tal, lequel passe par l’aug­men­ta­tion de l’exploi­ta­tion, la déva­lo­ri­sa­tion et la concen­tra­tion du capi­tal exis­tant.
Paul Mattick est mort à Boston en février 1981 à l’âge de 77 ans.

« Pour moi – avait-il dit un jour, au soir de sa vie – la révo­lu­tion fut une grande aven­ture ». Une pas­sion aussi, qui, comme toutes les pas­sions, n’avait pas vieilli.

Son der­nier livre – laissé ina­chevé et édité par son fils, Paul Mattick Jr. en 1983 –, dont le pré­sent ouvrage est la tra­duc­tion fran­çaise, était dédié par lui à la mémoire de Marinus van der Lubbe14. Son titre, Marxisme, le der­nier refuge de la bour­geoi­sie ? résume la pro­blé­ma­ti­que fon­da­men­tale de l’époque dans laquelle nous entrons. L’ouvrage est orga­nisé autour de deux grands thèmes qui ont guidé le par­cours poli­ti­que de P. Mattick. Il revient une fois de plus, tout d’abord, sur les limi­tes inhé­ren­tes au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, fon­de­ments du désé­qui­li­bre du sys­tème, dévoi­lés par la cri­ti­que marxienne. Ces désé­qui­li­bres, peu­vent-ils être sur­mon­tés par des amé­na­ge­ments, des poli­ti­ques réfor­mis­tes tout aussi vieillies et épuisées, ou vont-elles placer de plus en plus les socié­tés devant le choix, l’émancipation sociale ou la bar­ba­rie ?

Poser la ques­tion est déjà avan­cer la pos­si­bi­lité d’une réponse. Car, et pour repren­dre la for­mule de Ludwig Feurbach dans L’essence du chris­tia­nisme, il ne faut jamais « cons­ti­tuer en limi­tes de l’huma­nité et de l’avenir les limi­tes du pré­sent et du passé. ».

Charles Reeve
Paris, 2011

1. Au-delà de cour­tes notes bio­gra­phi­ques éparses – et dont la plus com­plète est celle de Michael Buckmiller publiée dans le choix de textes Le Marxisme, hier, aujourd’hui et demain (Spartacus, Paris 1983) –, il n’existe pas de bio­gra­phie de P. Mattick. La lacune est en passe d’être répa­rée par le tra­vail de Gary Roth, qui doit abou­tir à la publi­ca­tion pro­chaine, aux États-Unis, d’une bio­gra­phie. Un long texte auto­bio­gra­phi­que de P. Mattick lui-même, – sus­cité par une inter­view de Michael Buckmiller réa­li­sée dans le Vermont (USA), en juillet 1976 – doit aussi être édité en France et en Allemagne sous peu. Nous emprun­tons à ces deux sour­ces l’essen­tiel des faits men­tion­nés dans ce texte, ainsi qu’aux sou­ve­nirs per­son­nels de ren­contres avec P. Mattick, entre 1970 et 1971.

2. P. Mat­tick fut alors très proche du pein­tre Williem Seiwert, membre actif d’une orga­ni­sa­tion ouvrière uni­taire (AAU-D), oppo­sée à la double orga­ni­sa­tion (parti et syn­di­cat). Seiwert fit partie du pre­mier groupe dadaïste de Cologne et ensuite du noyau d’artis­tes dit, «  Les Progressistes de Cologne  ». Il écrivit plu­sieurs textes cri­ti­quant l’idée d’un «  art pro­lé­ta­rien  », cher aux com­mu­nis­tes ortho­doxes. Il fut aussi un ami proche de l’agi­ta­teur Ret Marut (B. Traven), qu’il cacha à Cologne après l’échec de la révo­lu­tion de conseils de Munich. Sur les «  Progressistes  » on peut lire le texte de Paul Mattick Jr., «  Modernisme et com­mu­nisme anti­bol­che­vi­que, Les Progressistes de Cologne  », Oiseau-Tempête, n° 4, hiver 1998.

3. À l’encontre de la vision mythi­fiée et idéa­li­sée de Weimar qui a cours aujourd’hui, il n’est pas inu­tile de rap­pe­ler que, entre 1921-1922, il y avait dans les geôles de la République envi­ron 6 000 pri­son­niers poli­ti­ques se récla­mant d’acti­vi­tés révo­lu­tion­nai­res. En juillet 1928, une loi d’amnis­tie, passée sous la pres­sion de la rue, rend la liberté à grand nombre de mili­tants. Sur l’acti­vité de ces grou­pes et le par­cours étonnant d’un de leurs chefs, lire, Max Hölz. Un rebelle dans la révo­lu­tion, Allemagne 1918-1921 (tra­duit, pré­senté et annoté par Serge Cosseron), Éditions Spartacus, Paris, 1988.

4. Pour une ana­lyse des phé­no­mè­nes fas­cis­tes voir de P. Mattick, «  Karl Kautsky. From Marx to Hitler  », juin 1939, repris dans le choix de textes Intégration capi­ta­liste et rup­ture ouvrière, (tra­duc­tion de Serge Bricianer et pré­face de Robert Paris), EDI, Paris, 1972.

5. On dénom­mait ainsi les mili­tants des IWW. Sur les IWW, lire, Larry Portis, IWW. Le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire aux États-Unis, Paris, Éditions Spartacus, 1985 (réé­di­tion en mars 2003). Un ouvrage sur les IWW est annoncé pour 2012 aux éditions L’insom­nia­que.

6. Texte auto­bio­gra­phi­que, (inédit), juillet 1976.

7. En par­ti­cu­lier dans le choix de textes, Intégration capi­ta­liste et rup­ture ouvrière, Ibid.

8. Paul Mattick écrira en 1936 une ana­lyse du mou­ve­ment des chô­meurs aux États-Unis pour la revue de l’Institut dirigé par Horkheimer. Jamais publiée, elle sera fina­le­ment éditée, dans les années 60, par les éditions «  Neue Kritik  », du mou­ve­ment étudiant SDS alle­mand. Sur les rela­tions dif­fi­ci­les entre ces intel­lec­tuels pré­ca­ri­sés et l’Institut, on peut lire la cor­res­pon­dance entre K. Korsch et P. Mattick, Marxiana, Critica della Politica e dell’eco­no­mia poli­tica, jan­vier-février 1976, Bari, et K. Korsch, Gesamtausgabe, T8, 1908-1939.

9. Voir biblio­gra­phie en annexe.

10. Henryk Grossman, Das Akkumulations – und Zusammenbruchsgesetz des kapi­ta­li­schen Systems, Leipzig, 1929 (réim­pres­sion, Frankfurt, 1967). Du même auteur, on pourra lire en fran­çais, Marx, l’économie poli­ti­que clas­si­que et le pro­blème de la dyna­mi­que (Champ Libre, Paris, 1975), avec une pré­face de Paul Mattick, «  Henryk Grossmann, théo­ri­cien de l’accu­mu­la­tion et de la crise  ». Il existe une bio­gra­phie de H. Grossman, Rick Kuhun, Henryk Grossman and the Recovery of Marxism, University of Illinois Press, 2007.

11. Texte auto­bio­gra­phi­que, (inédit), juillet 1976.

12. Voir sa cri­ti­que du texte le plus impor­tant de ce cou­rant, Herbert Marcuse, L’Homme uni­di­men­sio­nel. Essai sur l’idéo­lo­gie de la société indus­trielle avan­cée, (1954), «  Les limi­tes de l’inté­gra­tion  » (1969). Malgré leurs désac­cords, H. Mar­cuse et P. Mattick s’appré­ciaient et main­te­naient des rela­tions cor­dia­les. Marcuse consi­dé­rait par ailleurs que son livre n’avait sus­cité qu’une seule véri­ta­ble cri­ti­que, celle de P. Mattick.

13. «  Marxism and Monopoly Capital  » (Progressive Labor, juillet-août 1967), repris dans Intégration capi­ta­liste et rup­ture ouvrière. Critique des économistes marxis­tes nord-amé­ri­cains de souche sta­li­nienne, Baran et Sweezy.

14. Marinus van der Lubbe, ouvrier hol­lan­dais proche des grou­pes de com­mu­nis­tes de conseils, mit le feu au Reichstag, à Berlin, le 27 ­fé­vrier 1933. Il s’agis­sait, dans son esprit, de réveiller les tra­vailleurs alle­mands et de les inci­ter à une action auto­nome contre le nazisme et pour le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme. Arrêté, tor­turé et condamné à mort, il fut déca­pité le 10 ­jan­vier 1934, à Leipzig. Accusé par le pou­voir nazi d’être un simple d’esprit et un ins­tru­ment du parti com­mu­niste, il fut aussi accusé par les sta­li­niens d’être un pro­vo­ca­teur nazi. Jeu de calom­nies qui a permis, et qui permet tou­jours, de ne pas abor­der poli­ti­que­ment la res­pon­sa­bi­lité mutuelle de ces deux forces poli­ti­ques dans l’avè­ne­ment de cette période cru­ciale de l’his­toire contem­po­raine. Voir à ce propos, Marinus van der Lubbe, Carnets de route de l’incen­diaire du Reichstag, Verticales/Le Seuil, Paris, 2003 (textes pré­sen­tés par Yves Pagès et Charles Reeve).