collection

— Rupture

24 € / 28.8 CHF

14 avril 2016

432 p. / 14x21 cm

ISBN 978-2-940426-32-4

ISSN 1662-3231

Ouvriers et capital

Mario Tronti

Essai traduit de l’Italien par Yann Moulier-Boutang
avec la collaboration de Giuseppe Bezza

Préface de Andrea Cavazzini et Fabrizio Carlino + Lire

Le grand livre de Mario Tronti est le texte phi­lo­so­phi­que le plus ambi­tieux pro­duit par la « séquence rouge » ita­lienne. Ouvriers et capi­tal for­mule les posi­tions de l’opé­raïsme, en par­ti­cu­lier la cen­tra­lité ouvrière incar­née durant le cycle de lutte qui secouè­rent l’Italie des années soixante par la figure de l’ouvrier-masse. L’auteur pro­cède à une appro­pria­tion cri­ti­que de Marx pour conce­voir une théo­rie du capi­ta­lisme avancé. Il y affirme le primat des luttes ouvriè­res sur l’his­toire du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, l’irré­duc­ti­bi­lité de la Classe ouvrière aux struc­tu­res socia­les pro­pres au capi­ta­lisme moderne, la par­tia­lité assu­mée du « point de vue » ouvrier qui, seule, rend pos­si­ble d’appré­hen­der le sys­tème social du point de vue de son ren­ver­se­ment.

Alors qu’aujourd’hui advient le pas­sage de la cen­tra­lité à la mar­gi­na­lité il reste de cet ouvrage emblé­ma­ti­que une véri­ta­ble pensée de l’action dans le conflit, une « poli­ti­que du conflit ».

Mario Tronti (Rome, 1931), phi­lo­so­phe et homme poli­ti­que ita­lien, est un des fon­da­teurs avec Raniero Panzieri et Toni Negri de l’« opé­raïsme », un des cou­rants marxis­tes les plus ori­gi­naux de la seconde partie du XXe siè­cle. Il a animé la revue Quaderni Rossi et Classe Operaia. Plus tard, il a ensei­gné à l’uni­ver­sité de Sienne.

Préface

Situation d’Ouvriers et Capital

Le grand livre de Mario Tronti, paru en 1966, est le texte phi­lo­so­phi­que le plus ambi­tieux pro­duit par la « séquence rouge » ita­lienne1 : expres­sion du tra­vail théo­ri­que et poli­ti­que de Tronti depuis sa par­ti­ci­pa­tion aux acti­vi­tés des Quaderni Rossi et la créa­tion de la revue Classe ope­raia, Ouvriers et capi­tal (doré­na­vant : OC) for­mule sys­té­ma­ti­que­ment les posi­tions aujourd’hui asso­ciées au terme « opé­raïsme » : en par­ti­cu­lier, la « cen­tra­lité ouvrière » que Raniero Panzieri et les Quaderni Rossi avaient érigée en prin­cipe fon­da­men­tal à la fois théo­ri­que et poli­ti­que, devient dans l’ouvrage tron­tien un axiome spé­cu­la­tif, fon­dant à la fois une appro­pria­tion cri­ti­que de Marx, une théo­rie du capi­ta­lisme avancé des années 1950 et 1960, une ligne poli­ti­que et une inter­pré­ta­tion de l’his­toire de l’Occident moderne. Tronti affirme le primat des luttes ouvriè­res sur l’his­toire du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, l’irré­duc­ti­bi­lité de la Classe ouvrière aux struc­tu­res socia­les « tota­li­tai­res » pro­pres au capi­ta­lisme moderne, la par­tia­lité assu­mée du « point de vue » ouvrier qui, seule, rend pos­si­ble d’appré­hen­der le sys­tème social du point de vue de son ren­ver­se­ment. Il est impos­si­ble de recons­truire ici l’influence de ces posi­tions sur les mou­ve­ments anta­go­nis­tes depuis les années 1960, en Italie et ailleurs. Notre but sera de sug­gé­rer quel­ques éléments de pro­blé­ma­ti­sa­tion de l’ouvrage et de son contexte afin de faci­li­ter un bon usage d’OC dans une conjonc­ture – la nôtre – bien dif­fé­rente de celle de 1966.

Dans les textes qui com­po­sent le livre, Tronti vise à esquis­ser un bilan cri­ti­que à la fois du marxisme, du mou­ve­ment com­mu­niste, de la pensée poli­ti­que moderne et de la société capi­ta­liste contem­po­rai­ne : Marx et Lénine y côtoient les cri­ti­ques pes­si­mis­tes de la culture et les grands « anti­mo­der­nes », en par­ti­cu­lier Nietzsche, Max Weber, Ernst Jünger, Martin Heidegger, Carl Schmitt… Du coup, une conjonc­tion est opérée entre le marxisme (et le léni­nisme) et la pensée bour­geoise de la « crise ». Cette opé­ra­tion n’a rien d’ano­din : l’autre phi­lo­so­phe d’enver­gure issu de l’expé­rience opé­raïste, Antonio Negri, choi­sira de s’ins­crire dans la lignée du maté­ria­lisme triom­phant et imma­nen­tiste de la Renaissance et des Lumières. OC est donc un livre de phi­lo­so­phie : il appar­tient à cet archi­pel de théo­ri­ciens que l’his­to­rien Perry Anderson appelle « marxisme occi­den­tal » et pour lequel « l’œuvre entière de Marx est consi­dé­rée comme la source de maté­riaux d’où une ana­lyse phi­lo­so­phi­que pour­rait tirer les prin­ci­pes d’une uti­li­sa­tion sys­té­ma­ti­que du marxisme, per­met­tant d’inter­pré­ter (et de trans­for­mer) le monde – prin­ci­pes qui ne furent jamais expli­ci­te­ment et com­plè­te­ment expo­sés par Marx lui-même »2. Selon P. Anderson, le marxisme occi­den­tal sub­sti­tue la recher­che du fon­de­ment phi­lo­so­phi­que de l’œuvre marxienne et la confron­ta­tion avec la culture bour­geoise au lien direct avec la pra­ti­que poli­ti­que : « L’unité orga­ni­que de la théo­rie et de la pra­ti­que réa­li­sée par la géné­ra­tion clas­si­que des marxis­tes d’avant la pre­mière guerre mon­diale, qui assu­mè­rent une fonc­tion poli­tico-intel­lec­tuelle insé­pa­ra­ble dans leurs partis res­pec­tifs en Europe de l’Est et en Europe cen­trale, devait faire place, en Europe de l’Ouest, à une sépa­ra­tion de plus en plus mar­quée au cours du demi-siècle qui s’étend de 1918 à 1968 »3.

Le juge­ment un peu rapide de P. Anderson devrait être nuancé en rap­pe­lant que le « besoin de la phi­lo­so­phie » surgit de la scis­sion, du blo­cage dou­lou­reux de la pra­ti­que. Le retour au fon­de­ment caché cor­res­pond à une situa­tion où la pra­ti­que poli­ti­que com­mu­niste est deve­nue une réa­lité incontour­na­ble mais dont la signi­fi­ca­tion est deve­nue opaque. La voca­tion phi­lo­so­phi­que du marxisme occi­den­tal est une manière de dépla­cer – et de retrou­ver par un détour – les fins de la poli­ti­que, et non sim­ple­ment de s’en sépa­rer. P. An­der­son finit par le reconnaî­tre impli­ci­te­ment en ce qui concerne les trois fon­da­teurs du marxisme occi­den­tal – Georg Lukács, Karl Korsch et Antonio Gramsci furent des diri­geants impor­tants des partis com­mu­nis­tes et des sou­lè­ve­ments révo­lu­tion­nai­res de l’époque : « Les deux gran­des tra­gé­dies qui de manière si dif­fé­rente sub­mer­gè­rent le mou­ve­ment ouvrier pen­dant la période de l’entre-deux-guer­res, le fas­cisme et le sta­li­nisme, se com­bi­nè­rent donc pour dis­per­ser et détruire les por­teurs poten­tiels d’une théo­rie marxiste autoch­tone unie à la pra­ti­que de masse du pro­lé­ta­riat occi­den­tal. La soli­tude et la mort de Gramsci en Italie, et l’iso­le­ment de Korsch et Lukács en exil aux Etats-Unis et en URSS mar­què­rent la fin d’une phase pen­dant laquelle le marxisme occi­den­tal était encore lié aux masses4 ». La haute spé­cu­la­tion est ici moins l’effet passif d’une impasse qu’une manière de ne pas céder devant une crise his­to­ri­que tra­gi­que. D’où la pos­si­bi­lité tou­jours ouverte de re-poli­ti­ser les pro­blé­ma­ti­ques spé­cu­la­ti­ves du marxisme occi­den­tal.

Lorsque les Quaderni Rossi com­men­cent leur acti­vité à la fin des années 1950, le com­mu­nisme inter­na­tio­nal peine à sortir des impas­ses poli­ti­que et théo­ri­que de l’époque sta­li­nienne, et la recher­che intel­lec­tuelle por­tant à la fois sur l’héri­tage marxiste et sur la conjonc­ture pré­sente occupe une place de plus en plus dif­fi­cile et ambi­guë face à la pra­ti­que poli­ti­que orga­ni­sée : que l’on songe à Sartre et aux Temps moder­nes ou à l’Ecole de Francfort. En outre, la « gla­cia­tion » du com­mu­nisme et du marxisme coïn­cide avec une « conso­li­da­tion objec­tive sans pré­cé­dent du capi­ta­lisme dans tout le monde indus­triel déve­loppé »5 : c’est l’essor du capi­ta­lisme avancé, dont l’arti­cu­la­tion entre ratio­na­li­sa­tion tech­no­lo­gi­que, ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions repré­sen­tant la force-tra­vail et consom­ma­tion de masse semble avoir défi­ni­ti­ve­ment liquidé tant les crises économiques que le conflit des clas­ses. L’acti­vité des Quaderni Rossi et du pre­mier opé­raïsme pré­fi­gure les luttes qui auraient brisé cette paci­fi­ca­tion dans les années 1960 et semble renouer avec la phase « mili­tante » du marxisme occi­den­tal, celle des révo­lu­tions conseillis­tes. La « cen­tra­lité ouvrière » retrouve les pro­blé­ma­ti­ques du Gramsci des années 1919-1921 – le théo­ri­cien-orga­ni­sa­teur des « soviets à Turin » – et OC pré­sente de nom­breu­ses ana­lo­gies avec le livre lukác­sien de 1923, Histoire et cons­cience de classe : le pro­lé­ta­riat ou la Classe incar­nent un prin­cipe phi­lo­so­phi­que, l’Idée d’un sujet qui accède à l’auto­no­mie et à la vérité par son action s’oppo­sant à la « fausse tota­lité » du monde capi­ta­liste.

Si les liens d’OC avec la pre­mière phase du marxisme occi­den­tal sont évidents, et s’expli­quent par l’ancrage commun dans les luttes ouvriè­res, le rap­port qui relie les posi­tions de Tronti et celles de Louis Althusser est plus com­plexe et insai­sis­sa­ble. La relec­ture althus­se­rienne de Marx est contem­po­raine des acti­vi­tés des Quaderni Rossi, et les ouvra­ges prin­ci­paux du phi­lo­so­phe fran­çais pré­cè­dent OC d’un an. Pourtant, aucun rap­port n’a existé entre ces tra­jets, alors même que Tronti et Althusser étaient tous les deux mem­bres des deux plus grands partis com­mu­nis­tes en Occident, et que des rela­tions exis­taient entre Althusser et les phi­lo­so­phes marxis­tes Galvano Della Volpe et Lucio Colletti, dont Tronti était assez proche. Cette indif­fé­rence réci­pro­que est d’autant plus frap­pante que Tronti et Althusser avaient des objec­tifs par­tiel­le­ment com­muns : il s’agis­sait pour l’un comme pour l’autre de sur­mon­ter les impas­ses théo­ri­ques et poli­ti­ques du mou­ve­ment com­mu­niste en décou­plant le marxisme de toute phi­lo­so­phie évolutionniste de l’his­toire, et de refor­mu­ler la théo­rie comme une pensée du moment actuel, de l’inter­ven­tion dans la conjonc­ture pré­sente. En outre, leur statut de phi­lo­so­phes mem­bres des PC ita­lien et fran­çais revê­tait une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière. Comme le sou­li­gne P. Anderson, la France et l’Italie occu­paient une place sin­gu­lière dans la géo­gra­phie poli­ti­que d’après-guer­re : alors même que la pers­pec­tive com­mu­niste ces­sait d’exis­ter comme orien­ta­tion poli­ti­que concrète en Allemagne, et que le marxisme deve­nait idéo­lo­gie d’Etat en Europe centre-orien­tale, en Italie et en France des partis com­mu­nis­tes de masse deve­naient hégé­mo­ni­ques dans les clas­ses labo­rieu­ses6.

La non-ren­contre entre la relec­ture althus­se­rienne de Marx et l’aire Quaderni Rossi-opé­raïsme ne s’expli­que pas seu­le­ment par les liens de l’opé­raïsme avec les marxis­tes occi­den­taux des années 1920 qu’Althusser avait liqui­dés som­mai­re­ment. Le vrai obs­ta­cle était l’écart entre deux maniè­res très dif­fé­ren­tes d’orga­ni­ser le rap­port entre pra­ti­que poli­ti­que et fonc­tion intel­lec­tuelle. La démar­che althus­se­rienne visait à exer­cer sur le PCF des effets indi­rects, qu’aurait rendus pos­si­bles une trans­for­ma­tion des coor­don­nées intel­lec­tuel­les sur les­quel­les se fon­dait l’unité entre la vision offi­cielle de Marx et la ligne du parti. D’où le choix de reven­di­quer l’auto­no­mie de la Théorie face aux ins­tan­ces diri­gean­tes du Parti, ce que per­met­tait la ter­ri­to­ria­li­sa­tion du groupe althus­se­rien au sein de l’Ecole Normale Supérieure (ENS). Pour Tronti, en revan­che, il s’agis­sait de forcer la ligne du PCI à partir des luttes ouvriè­res que le Parti négli­geait ou refou­lait, la théo­rie ne pou­vant s’amen­der que par la par­ti­ci­pa­tion directe à l’action de la Classe. L’écart entre ces deux démar­ches relève de plu­sieurs cir­cons­tan­ces : d’abord le faible degré d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des intel­lec­tuels ita­liens, ce qui a empê­ché les effets sur les­quels pou­vait comp­ter Althusser – influen­cer le Parti depuis l’espace de liberté (et d’auto­rité) que lui four­nis­sait l’ENS. Pourtant, le fac­teur déci­sif a été la dif­fé­rence entre le PCF et le PCI en ce qui concerne leur rap­port à la fonc­tion intel­lec­tuelle. Le PCF se vou­lait « théo­ri­cien col­lec­tif », por­teur d’une phi­lo­so­phie offi­cielle et d’une inter­pré­ta­tion de Marx qui étaient insé­pa­ra­bles de la légi­ti­ma­tion de la ligne poli­ti­que : d’où le ter­ro­risme à l’égard des intel­lec­tuels mais aussi la pos­si­bi­lité de (croire) trans­for­mer le Parti en agis­sant sur sa légi­ti­ma­tion théo­ri­que. Au contraire, le PCI lais­sait à ses adhé­rents une très grande liberté intel­lec­tuelle à condi­tion de ne pas mettre en ques­tion la ligne et l’auto­rité de la direc­tion poli­ti­que. Il s’en sui­vait que la seule pos­si­bi­lité d’influen­cer le PCI était de lui oppo­ser une inter­ven­tion direc­te­ment poli­ti­que sus­cep­ti­ble de modi­fier sa ligne. C’est pour­quoi Tronti choi­sira – contrai­re­ment à Althusser – de côtoyer des grou­pes exter­nes au PCI, mais qui avaient reconnu le poten­tiel poli­ti­que du nou­veau cycle de l’anta­go­nisme ouvrier : c’était par le repé­rage d’une alter­na­tive poli­ti­que concrète que la Théorie allait être régé­né­rée, alors que pour Althusser il s’agis­sait de sau­ve­gar­der l’espace auto­nome de la Théorie pour agir indi­rec­te­ment sur la poli­ti­que. On pourra for­mu­ler cette dif­fé­rence dans des termes plus théo­ri­ques. Les points qui sépa­rent l’opé­raïsme de l’althus­se­risme por­tent fina­le­ment sur le statut de la théo­rie et de son rap­port à la poli­ti­que : alors que pour Tronti la dis­tance entre théo­rie et poli­ti­que tend à s’annu­ler dans le « point de vue » de la Classe qui fait coïn­ci­der agir et savoir, pour Althusser l’auto­no­mie de la Théorie se fonde sur l’écart iné­li­mi­na­ble entre connais­sance et réa­lité. Il est clair que cha­cune de ces deux options ren­contre des apo­ries peut-être insur­mon­ta­bles dans des pério­des his­to­ri­ques où l’évidence des luttes et de l’action des clas­ses exploi­tées fai­blit ou s’éclipse. La posi­tion opé­raïste tend à effa­cer l’auto­no­mie de la réflexion théo­ri­que, et à faire de la théo­rie un simple outil contin­gent de la ligne poli­ti­que : du coup, la poli­ti­que elle-même tend à se réduire à la simple tac­ti­que, dont l’inter­ven­tion théo­ri­que ne four­nit que la légi­ti­ma­tion après-coup7. Cette dérive est bien visi­ble aussi dans les posi­tions de Negri, ten­dant à ériger immé­dia­te­ment en réfé­ren­tiel théo­ri­que et stra­té­gi­que tout foyer de conflit social, fût-il le plus super­fi­ciel et éphémère. Chez Althusser, en revan­che,
le risque iné­vi­ta­ble est de féti­chi­ser une Théorie auto­ré­fé­ren­tielle qui fini­rait par être non seu­le­ment sépa­rée de la pra­ti­que poli­ti­que, mais aussi inca­pa­ble de toute réflexion cri­ti­que sur son statut, son ins­crip­tion ins­ti­tu­tion­nelle et son « mandat social ». L’idéal de la Théorie pou­vait avoir une signi­fi­ca­tion poli­ti­que chez Althusser uni­que­ment à condi­tion de l’arti­cu­ler à l’idée de l’inter­ven­tion de la pensée « en conjonc­ture » que le phi­lo­so­phe fran­çais élabore depuis Pour Marx comme un thème paral­lèle par rap­port à la rup­ture épistémologique et à la Théorie des pra­ti­ques théo­ri­ques. Faute de cette arti­cu­la­tion – dont la condi­tion est l’exis­tence d’un mou­ve­ment orga­nisé dans lequel « inter­ve­nir » – la Théorie risque de perdre tout lien au marxisme et de deve­nir une épistémologie des scien­ces socia­les ou une phi­lo­so­phie de l’his­toire des scien­ces. Ou alors la Théorie devient un pro­ces­sus de réforme de l’esprit qui débou­che sur un com­mu­nisme – impo­li­ti­que ou proto-poli­ti­que – des esprits : c’est l’ins­pi­ra­tion spi­no­zienne et male­bran­chienne d’Althusser qu’on retrouve aujourd’hui dans les énoncés les plus pla­to­ni­sants d’Alain Badiou.

La conjonc­ture actuelle est carac­té­ri­sée par l’éclipse des condi­tions de pos­si­bi­lité des démar­ches tant de Tronti que des autres marxis­tes occi­den­taux. Les luttes socia­les n’ont pas retrouvé la capa­cité de trans­for­ma­tion et de projet qui avait carac­té­risé la contra­dic­tion entre capi­tal et tra­vail au xxe ­siè­cle : à la « cen­tra­lité ouvrière » suc­cède une dis­sé­mi­na­tion de la conflic­tua­lité qui débou­che dif­fi­ci­le­ment sur des chan­ge­ments dura­bles des rap­ports de forces et de la struc­ture sociale. Les ins­ti­tu­tions et les appa­reils du mou­ve­ment ouvrier ont lar­ge­ment dis­paru, et ce qu’il en reste ne garde plus aucun lien avec la pers­pec­tive com­mu­niste. L’Université en tant que lieu de la pro­duc­tion et d’une cer­taine mise en commun des savoirs est une ins­ti­tu­tion en crise, de plus en plus mar­gi­na­li­sée dans les socié­tés contem­po­rai­nes, dont la spé­cia­li­sa­tion tech­no­cra­ti­que et l’indus­trie cultu­relle sem­blent avoir occupé tous les espa­ces du tra­vail intel­lec­tuel. Dans ces condi­tions qui ren­dent impos­si­bles les arti­cu­la­tions tra­di­tion­nel­les entre théo­rie et poli­ti­que, on peut se deman­der si l’ouvrage de Mario Tronti peut-il tou­jours nous parler autre­ment que comme un docu­ment his­to­ri­que. On fera l’hypo­thèse – entiè­re­ment pro­vi­soire, par­tielle et par­tiale – que OC contient deux concepts déci­sifs qui res­tent à médi­ter aujourd’hui, et que Tronti a essayé de déve­lop­per dans le contexte actuel8. Ces deux concepts sont le « point de vue de classe » et la nature « anti­mo­derne » et anti­pro­gres­siste des luttes ouvriè­res : l’idée que la pensée « vraie » ne sau­rait se défi­nir qu’en fonc­tion d’un anta­go­nisme irré­duc­ti­ble, et que la Classe ouvrière n’est pas le moteur d’un pro­grès ou d’une moder­ni­sa­tion linéai­res, mais bien plutôt ce qui fait obs­ta­cle à cet immense pro­ces­sus rele­vant de l’his­toire natu­relle qu’est le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Tout le pro­blème de Tronti aujourd’hui consiste à trou­ver un usage pos­si­ble pour ces deux concepts à une époque où la Classe ouvrière comme acteur poli­ti­que déci­sif a cessé d’exis­ter9. La ter­ri­to­ria­li­sa­tion dans le « point de vue par­tiel » d’une Classe désor­mais absente permet de conti­nuer à s’orien­ter face à l’Ennemi – das Kapital – qui, lui, n’a jamais cessé de mener sa propre lutte contre le tra­vail vivant. La contra­dic­tion peut rester ouverte même en l’absence de luttes socia­les en acte : mais, alors, il faudra dépas­ser l’hori­zon du pré­sent et du moment actuel – qui est celui de l’éclipse et de l’absence – et entre­te­nir un rap­port d’ana­mnèse avec les luttes du xxe ­siè­cle, des luttes appar­te­nant à un passé dont la médi­ta­tion pro­longe la contra­dic­tion par-delà son incar­na­tion poli­ti­que immé­diate. C’est tout un rap­port déter­miné avec le temps his­to­ri­que qui est impli­qué dans ces posi­tions, que Tronti exprime en se démar­quant de Negri : « [Negri] sou­tient le para­digme escha­to­lo­gi­que, moi j’assume au contraire le para­digme katé­chon­ti­que. Je pense que nous ne pou­vons plus dire ou croire qu’il y a une idée linéaire de l’his­toire, et donc que, quoi qu’il arrive, nous devons aller de l’avant dans le déve­lop­pe­ment parce que celui-ci impli­quera de nou­vel­les contra­dic­tions. Je crois qu’il faut rete­nir, ne pas lais­ser s’écouler le fleuve de l’his­toire. Il faut ralen­tir l’accé­lé­ra­tion de la moder­nité. Parce que ce temps plus lent permet de recom­po­ser nos forces. Assumer comme nôtre l’entre-temps : ce n’est que là que tu peux redé­cou­vrir tes forces, retrou­ver les sub­jec­ti­vi­tés alter­na­ti­ves et les com­po­ser en des formes orga­ni­sées, his­to­ri­que­ment nou­vel­les. L’accé­lé­ra­tion pro­duit, certes, des mul­ti­tu­des poten­tiel­le­ment alter­na­ti­ves, mais celles-ci se consu­ment immé­dia­te­ment »10.

Le katé­chon est un concept que Tronti emprunte à Carl Schmitt : « Le concept déci­sif qui fonde his­to­ri­que­ment [la conti­nuité de l’Empire chré­tien médié­val] est celui de la puis­sance qui retient, du kat-echon. Empire signi­fie ici la puis­sance his­to­ri­que qui peut rete­nir l’appa­ri­tion de l’Antéchrist et la fin de l’ère actuelle, une force qui tenet, selon les mots de l’apôtre Paul dans sa deuxième Épître aux Thessaloniciens11 ». Cette figure a été évoquée aussi par l’un des prin­ci­paux intel­lec­tuels d’Allemagne de l’Est dans son bilan du siècle des Révolutions et de la chute du Mur de Berlin : « Carl Schmitt parle de la figure de l’empe­reur du Saint-Empire romain comme katé­chon, comme celui qui tente d’arrê­ter l’avan­cée des puis­san­ces mari­ti­mes, des tha­las­so­cra­ties, de l’indus­trie. La classe révo­lu­tion­naire, au sens maté­ria­liste, c’est la bour­geoi­sie, c’est le capi­tal. La révo­lu­tion com­mu­niste, abs­trac­tion faite des repré­sen­ta­tions mil­lé­na­ris­tes de ses débuts, a été la ten­ta­tive du grand arrêt. En ce sens, il est logi­que que le katé­chon, tout comme les empe­reurs byzan­tins, cons­truise un mur. Le lien qui unit la révo­lu­tion com­mu­niste à la Russie rend cela évident. Les révo­lu­tions n’ont jamais été des forces d’accé­lé­ra­tion mais la ten­ta­tive de rete­nir le temps »12. L’idée d’une révo­lu­tion qui retient le temps contre l’accé­lé­ra­tion capi­ta­liste permet, pour Heiner Müller comme pour Tronti, de rejouer les condi­tions de l’action – rete­nir le temps veut dire gagner du temps : « H. Mül­ler : […] Il y a cette repré­sen­ta­tion clas­si­que de la révo­lu­tion vue comme un moment d’accé­lé­ra­tion. Peut-être que ce n’est pas du tout ça, peut-être qu’il s’agit tou­jours d’arrê­ter le temps, de ralen­tir le temps. A. Kluge : Pour ce qui est des guer­res pay­san­nes [à l’époque de la Réforme], il s’agit bien d’un ralen­tis­se­ment. H. Mül­ler : Pour la Commune aussi, il s’agis­sait d’un ralen­tis­se­ment […]. Suspendre le temps, c’est aussi gagner du temps et cela veut dire rete­nir l’effon­dre­ment et sus­pen­dre la fin ou la repous­ser. A. Kluge : C’est bien ce que fait la vie. Vue ainsi, la vie entière se résume à un pro­ces­sus de frei­nage. Un cap­teur d’énergie qui ralen­tit tous les pro­ces­sus sur notre belle pla­nète bleue »13. Et ralen­tir les pro­ces­sus permet de cons­truire une alter­na­ti­ve : « Ce qui m’importe, c’est de savoir com­ment faire du ralen­tis­se­ment une qua­lité – ce qui est impen­sa­ble dans le capi­ta­lisme. Il faut trou­ver et déve­lop­per cette dif­fé­rence, cet Autre du capi­ta­lisme »14. L’Autre du capi­ta­lisme est peut-être la capa­cité à tisser des liens entre les êtres et les époques et à entre­te­nir la force de durer contre l’accé­lé­ra­tion des pro­ces­sus sociaux soumis à l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste. Adopter le point de vue de la contra­dic­tion vou­drait dire savoir reconnaî­tre, dans l’imma­nence conjonc­tu­relle du moment actuel, les traces d’une per­sis­tance cachée, invi­si­ble dans l’immé­dia­teté mais qui défi­nit une prise de posi­tion pos­si­ble. Cette per­sis­tance relève d’une tem­po­ra­lité longue, appa­rem­ment immo­bile, dont les mou­ve­ments ne peu­vent qu’appa­raî­tre comme fai­bles et ténus du point de vue de la sphère de l’événement bruyant : tant Tronti que Müller et Kluge sem­blent sug­gé­rer qu’elle ren­voie à un noyau anthro­po­lo­gi­que entiè­re­ment imma­nent, et néan­moins sus­cep­ti­ble de cons­ti­tuer une réserve de pra­ti­ques, de dis­po­si­tions, d’affects, de vertus dont l’effi­cace ne devien­drait visi­ble que par-delà le bruit et la fureur de l’actua­lité.

Ces spé­cu­la­tions relè­vent sans aucun doute d’une réflexion méta-poli­ti­que sur l’époque post-com­mu­niste, et il est peut-être para­doxal qu’elles soient évoquées à l’occa­sion de la réé­di­tion d’un ouvrage aussi inten­sé­ment poli­ti­que et conjonc­tu­rel que le livre de Mario Tronti. Pourtant, on a déjà pu cons­ta­ter que le marxisme occi­den­tal a été aussi une grande ten­ta­tive de pro­lon­ger les rai­sons ulti­mes de la poli­ti­que émancipatrice par-delà les impas­ses de la cons­tel­la­tion pré­sen­te : que la reprise d’une telle ten­ta­tive passe aussi par la relec­ture de cet ouvrage pour­rait témoi­gner de sa gran­deur, et de son excès per­sis­tant sur son époque.

1. Sur le contexte his­to­ri­que et poli­ti­que de la «  séquence rouge  » ita­lienne, le lec­teur fran­çais dis­pose désor­mais de nom­breu­ses contri­bu­tions : M. Tronti, Nous opé­raïs­tes, Paris, L’Éclat, 2013 (avec d’excel­len­tes notes)  ; A. Cavazzini, Le Printemps des intel­li­gen­ces. La Nouvelle Gauche en Italie : intro­duc­tion his­to­ri­que et thé­ma­ti­que, Bibliothèque de phi­lo­so­phie sociale et poli­ti­que, Europhi­losophie-Éditions, 2009  ; M. Tari, Autonomie  ! Italie, les années 1970, Paris, La Fabrique, 2010  ; Cahiers du GRM, II, La séquence rouge ita­lienne, Europhi­losophie-Éditions, 2012. Sur les luttes ouvriè­res des années 1960, les Quaderni Rossi et l’opé­raïsme, voir A. Cavazzini, Enquête ouvrière et théo­rie cri­ti­que. Enjeux et figu­res de la cen­tra­lité ouvrière dans l’Italie des années 1960, Liège, PULg, 2013  ; sur l’opé­raïsme et la pensée de Tronti, Andrea Cavazzini, «  La Classe contre le peuple. Marxisme et popu­lisme selon l’opé­raïsme ita­lien  » in Tumultes n° 40, dos­sier «  Noms du peuple  » dirigé par Thomas Berns et Louis Carré, Paris, Kimé, 2013, pp. 259-274.

2. P. Anderson, Sur le marxisme occi­den­tal, Paris, Maspero, 1977, pp. 75-76.

3. Ibid., p. 45-46.

4. Ibid., p. 49.

5. Ibid., p. 68.

6. Cf. ibid., p. 64.

7. Il faut pré­ci­ser que cette ten­dance repré­sente un ren­ver­se­ment radi­cal des posi­tions d’OC, qui assi­gne à la théo­rie une fonc­tion d’anti­ci­pa­tion incom­pa­ti­ble avec tout «  sui­visme  » tac­ti­que. On peut parler ici d’un retour­ne­ment invo­lon­taire qui relève tant de fai­bles­ses inter­nes que d’effets de conjonc­ture.

8. Dans ses inter­ven­tions plus récen­tes, comme Nous opé­raïs­tes et La Politique au cré­pus­cule, Paris, L’Éclat, 2000-2008.

9. L’absen­te­ment de la Classe ne concerne que son statut de Sujet poli­ti­que. Tronti n’a de cesse de rap­pe­ler que les ouvriers conti­nuent à exis­ter, et que le tra­vail indus­triel reste la forme domi­nante de l’acti­vité labo­rieuse à l’échelle mon­diale.

10. M. Tronti, Nous opé­raïs­tes, op. cit., p. 155.

11. C. Sch­mitt, Le Nomos de la Terre, Paris, PUF, 2012, p. 64

12. H. Müller, «  Le siècle de la contre-révo­lu­tion. Entretien avec G. Dietze et O. Kallscheuer  », in Fautes d’impres­sion. Textes et entre­tiens, textes choi­sis par J. Jourdheuil, Paris, L’Arche, 1991, p. 171.

13. H. Müller, A. Kluge, «  L’entre­tien de Garath  » in Esprit, pou­voir et cas­tra­tion. Entretiens iné­dits (1990-1994), Paris, Éditions théâ­tra­les, 1997, pp. 20-21.

14. H. Müller, «  Arracher l’utopie au ter­ro­risme. Entretien avec F. M. Rad­datz  » in Fautes d’impres­sion, op. cit., p. 155.