collection

— Rupture

À paraître

14 € / 18.2 CHF

28 avril 2017

160 p. / 13x20 cm

ISBN 978-2-940426-23-2

ISSN 1662-3231

Sandokan

Nanni Balestrini

Une histoire de camorra

Roman traduit de l’italien par Ada Tosatti

Preface de Roberto Saviano + Lire

Premier roman à déchi­rer le voile d’indif­fé­rence et d’omertà qui couvre le crime orga­nisé du sud de l’Italie, Sandokan confirme le cou­rage avec lequel Nanni Balestrini fait de la lit­té­ra­ture un puis­sant ins­tru­ment d’explo­ra­tion de la réa­lité et de dénon­cia­tion. Deux ans avant le célè­bre Gomorra de Roberto Saviano, ce roman de Balestrini met à jour les liens pro­fonds entre la Camorra et les milieux poli­ti­ques, entre l’économie sou­ter­raine et l’économie offi­cielle et montre com­ment les rami­fi­ca­tions inter­na­tio­na­les de la Camorra s’étendent de la ges­tion agri­cole à la drogue, du com­merce des armes à celui des déchets. Un sys­tème gou­verné uni­que­ment par la logi­que du profit, dans des vil­la­ges-bun­kers meur­tris par la vio­lence quo­ti­dienne, les crimes impu­nis, la lutte san­glante entre bandes, que l’on décou­vre par le flux de paro­les irré­pres­si­ble et lucide qui jaillit de l’expé­rience vécue d’un jeune méri­dio­nal ayant refusé toute accoin­tance avec ces milieux.

Nanni Balestrini est né à Milan en 1935. Membre du groupe des poètes d’avant-garde I Novissimi, il est parmi les fon­da­teurs, en 1963, du Gruppo 63. Il tra­vaille dans l’édition – comme direc­teur lit­té­raire chez l’éditeur mila­nais Feltrinelli de 1962 à 1972 – et aussi pour le cinéma et la télé­vi­sion. Il a dirigé les men­suels cultu­rels Quindici et Alfabeta. Plusieurs de ses romans ont été tra­duits en fran­çais.

Préface

Quand ce livre de Nanni Balestrini fut publié, plu­sieurs d’entre nous – qui vivions dans un ter­ri­toire plongé dans l’ombre – ont eu la sen­sa­tion qu’il se pas­sait enfin quel­que chose. Ce quel­que chose était la lit­té­ra­ture, capa­ble d’ouvrir comme un passe-par­tout les grilles de l’his­toire de ce ter­ri­toire. Raconter était enfin pos­si­ble. Et c’était même néces­saire pour tenter une quel­conque résis­tance. « Ici il y a un petit pont qui relie notre vil­lage au vil­lage voisin et au milieu du pont il y a un pan­neau où il y a écrit Bienvenue à mais le nom du vil­lage ne se lit pas car il est effacé par une quan­tité de trous noirs ». C’est le pan­neau qui donne la bien­ve­nue à Casal di Principe, vil­lage sous tutelle, où rien n’est permis, avec les trous des pro­jec­ti­les qui met­tent en garde. Sous le pont qui conduit au vil­lage déferle le fleuve en crue des paro­les de Nanni Balestrini, des mots entre­la­cés qui se super­po­sent et s’enchaî­nent, sans aucun appui qui don­ne­rait au lec­teur la pos­si­bi­lité de se repo­ser et repren­dre haleine.

Sandokan n’est pas un roman sur la camorra, ce n’est pas non plus un repor­tage romancé, ni une enquête ; c’est un flux d’expé­rien­ces et de réflexions, une trace pérenne, une phé­no­mé­no­lo­gie de l’exis­tence à l’époque de la camorra. C’est en effet un récit sans ponc­tua­tion, comme peut l’être l’ora­lité d’une dis­cus­sion échangée dans un bar de pro­vince dans la déso­la­tion d’un après-midi. Et d’ailleurs, il s’agit bien d’une dis­cus­sion dans un bar. La voix du nar­ra­teur est celle d’un jeune homme qui voit sa vie se former et se cons­truire dans le laps de temps où le clan des Casalesi a atteint, avec Antonio Bardellino, le sommet le plus élevé de l’économie mon­diale et du pou­voir poli­ti­que et mili­taire. Vendettas, escro­que­ries, opé­ra­tions finan­ciè­res, morts inno­cents, élections tru­quées, une pro­vince d’Italie – celle qui res­sort des paro­les du jeune homme – qui fac­ture des capi­taux astro­no­mi­ques ensuite inves­tis n’importe où dans le monde grâce à la mor­ti­fi­ca­tion de ce ter­ri­toire. Une accu­mu­la­tion dont l’ori­gine vio­lente se méta­mor­phose ensuite en économie légi­time, en opu­lence bour­geoise. La dia­lec­ti­que entre économie légale et illé­gale est extrê­me­ment rapide, les péri­mè­tres de l’une et de l’autre sou­vent se confon­dent. Balestrini par­vient à rendre ce mélange entre la bar­ba­rie mili­taire fina­li­sée à la « récolte » du capi­tal et l’intel­li­gence et la saga­cité entre­pre­neu­riale capa­ble d’inves­tir et de se rendre com­pé­ti­tive sur les mar­chés natio­naux et inter­na­tio­naux.

Le titre du livre, Sandokan, est une réfé­rence sym­bo­li­que à l’actuel chef du clan des Casalesi et au nom épique qu’on lui avait donné dans son vil­lage car il res­sem­blait à Kabir Bedi, le mythi­que Sandokan de la télé­vi­sion. Et c’est ainsi que com­mence le récit de Balestrini, par l’arres­ta­tion de l’illé­gi­time héri­tier au trône d’Antonio Bardellino, par la sortie de scène appa­rente mais non essen­tielle du chef des chefs. Malgré le titre tou­te­fois, les vrais pro­ta­go­nis­tes de Sandokan sont jus­te­ment Bardellino et son pou­voir expo­nen­tiel, sa capa­cité à orga­ni­ser un clan sem­bla­ble à l’ensem­ble de la Mafia, en mesure de pren­dre le contrôle de la Nouvelle Famille, le groupe cri­mi­nel-entre­pre­neu­rial-poli­ti­que qui s’est opposé à la NCO1 de Cutolo et qui a su impli­quer dans ses tra­fics les poli­ti­ciens démo­cra­tes-chré­tiens et socia­lis­tes les plus impor­tants des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.

Le phé­no­mène Bardellino est exem­plaire pour sa tra­jec­toire fou­droyante et dévas­ta­trice, pour son inci­dence dans le tissu social, pour l’usage enfin qu’il a su faire des tech­ni­ques les plus moder­nes de la finance mon­diale et du com­merce inter­na­tio­nal, effi­ca­ce­ment appli­quées à l’indus­trie du crime. Le plus étonnant c’est que très peu de per­son­nes – je me réfère sur­tout aux intel­lec­tuels et aux artis­tes – se sont aper­çues de ce qui était en train de se passer dans la pro­vince de Caserte pen­dant les années quatre-vingt et encore moins de per­son­nes ont consi­déré que ces his­toi­res étaient dignes d’être racontées. Sur les gang­sters amé­ri­cains, un phé­no­mène moins puis­sant si on le com­pare à la camorra, on a écrit des romans, des essais, on a tourné des chefs-d’œuvre ciné­ma­to­gra­phi­ques qui ont contri­bué à le com­bat­tre. En Italie quel­que chose de sem­bla­ble a été fait dans les années soixante-dix avec les films de Francesco Rosi, puis plus rien.

Beaucoup de temps s’est écoulé avant qu’on ne s’aper­çoive que la camorra est une cala­mité inter­na­tio­nale, avec des liens et des col­lu­sions très étendues à tous les niveaux. Il a fallu encore plus de temps avant que l’invi­si­bi­lité qui la pro­tège ne se fis­sure. Il faut dire, néan­moins, à la décharge par­tielle de ceux qui n’ont pas vu ou com­pris ce qui se pas­sait, que le silence ayant entouré pen­dant pres­que vingt ans les « exploits » des Casalesi est un acte de génie qu’il faut leur attri­buer. À la dif­fé­rence d’autres grou­pes cri­mi­nels, la camorra a tou­jours agi dans l’ombre. Dans les zones qu’elle contrô­lait elle a imposé un ordre qui fai­sait en sorte que les pro­jec­teurs des forces de l’ordre soient tour­nés ailleurs. Tout cela en pro­fi­tant de l’atten­tion réser­vée à Cosa Nostra qui tuait de façon éclatante des juges et des jour­na­lis­tes, en atti­rant donc sur elle toute l’atten­tion natio­nale et inter­na­tio­nale.

Sandokan a été publié pour la pre­mière fois en avril 2004 chez Einaudi et avant même que le roman ne sorte les avo­cats des boss ont demandé la saisie du livre ainsi que le trans­fert du procès contre le clan des Casalesi, pour cause de « sus­pi­cion légi­time ». Dans une inter­view Balestrini avait anti­cipé le sujet du roman et les avo­cats de Sandokan avaient vite demandé qu’il ne soit pas publié car pou­vant influen­cer le pro­cès : la requête fut reje­tée mais les atta­ques contre le roman ne ces­sè­rent pas. Il y eut immé­dia­te­ment une deuxième plainte, après la publi­ca­tion, qui a été clas­sée seu­le­ment en 2008. Le pre­mier cha­pi­tre du livre, qui raconte l’arres­ta­tion de Sandokan, avait été consi­déré comme offen­sant à l’égard de la femme et des filles du boss car – disaient les avo­cats – Francesco Schiavone y était décrit comme un cri­mi­nel. Paradoxalement, Balestrini n’avait fait que réa­li­ser un col­lage en uti­li­sant des phra­ses tirées d’arti­cles parus à l’époque dans les quo­ti­diens locaux. Il n’avait donc rien modi­fié. Entre-temps Schiavone a été condamné mais l’éditeur a sus­pendu, par mesure de pré­cau­tion, la repu­bli­ca­tion du livre qui était épuisé depuis long­temps. Finalement, depuis la fin du procès, Sandokan est à nou­veau dans les librai­ries.

Balestrini a raconté une his­toire col­lec­tive en cris­tal­li­sant les moments signi­fi­ca­tifs de notre pré­sent avec un lan­gage choral capa­ble de mettre en scène des situa­tions exem­plai­res. Tout cela, sur le plan lit­té­raire, donne lieu à un style épique qui peut avoir une très grande valeur de dénon­cia­tion morale et civile bien que ce soit au lec­teur lui-même de la faire res­sor­tir. Après avoir lu le livre, le bruit déchi­rant des chouet­tes cru­ci­fiées se pro­longe dans nos oreilles. C’est une tra­di­tion très ancienne, en effet, que de cru­ci­fier des chouet­tes – qui hur­lent à la mort à cause de la dou­leur – aux portes cochè­res des fermes. Une façon d’effrayer, par ces hur­le­ments déchi­rants, les mau­vais esprits qui s’appro­chent du ter­ri­toire. C’est ce que de nom­breux pay­sans ont fait quand Antonio Bardellino avait été tué, en pré­sa­geant que cette mort amè­ne­rait des effu­sions de sang dans toutes les famil­les. Ces hur­le­ments réson­nent encore en nous mais ils ne nous ser­vent pas tant à chas­ser les esprits qu’à nous faire per­ce­voir les ténè­bres qui nous habi­tent.

Roberto Saviano

1. Nuova Camorra Organizzata